Ils sont venus, ils sont tous là : l’imam de Drancy, Hassan Chalghoumi ; le rabbin de Ris-Orangis, Michel Serfaty ; l’imam du foyer Lorraine, dans le 19e arrondissement de Paris, Sam Samba ; le président du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme et président du Conseil des communautés juives de Seine-Saint-Denis, Samy Gozlan ; le président du Conseil des communautés juives du nord-est parisien, Michel Bouskila. Il y a même la « mamma », bien vivante, Kadiouta Gabira, présidente de l’association « Entraide et espoir », du 19e également, déterminée à faire se rencontrer les femmes africaines et juives de l’arrondissement.

Ce jeudi, ils sont tous attablés au « self » de la mairie du 19e, à l’occasion de la rupture du jeûne en ce mois de Ramadan. C’est l’imam Hassan Chalghoumi qui a pris l’initiative de cette réunion au sommet, entame d’un processus pour ramener la paix dans ce territoire parisien où sévit une guerre des bandes et où les communautés juives et musulmanes vivent séparées par un « mur de verre », selon le mot de Jack-Yves Bohbot, du consistoire juif de Paris.

Le jeune juif Rudy, violemment agressé en juin ; la mort par balles d’un homme de 23 ans en septembre ; la blessure à la cuisse, par balles encore, quelques jours après, de Moussa, 23 ans, alors qu’il attendait sa mère à la sortie d’un supermarché de la cité Michelet, rue Curial. Tout cela dans le 19e arrondissement. La mère de Moussa, Koudedja Niakate, est venue hier soir au « self » de la mairie. « Mon fils se remet de sa blessure, explique-telle par l’intermédiaire de Kadiouta Gabira. Il a une béquille, je dois l’aider à s’habiller, à aller aux toilettes. »

Il faut sortir de la « nuit » et aller vers le « jour », dira l’un des orateurs. Le jour commence donc avec cette rencontre de jeudi. Le bonheur se lit sur les visages. Bonheur de partager un repas, dattes, briques et pizzas – « sachez que tout est casher aussi », précise Samy Gozlan à l’attention des juifs pratiquants. Bonheur de connaître l’autre. Pour certains, se saluer de si près, entre juifs, Africains et Maghrébins, est une première, une découverte. Cette fraternité est encore un peu forcée mais elle ne demande qu’à être naturelle. Les Africains, qui se sentent si souvent relégués, ont le sourire. Ils sont de la partie. « Les jeunes qui commettent des agressions ne sont pas responsables de leurs actes, ils sont perdus », affirme le rabbin Michel Serfaty au Bondy Blog.

Ce rabbin-là, militant, avec l’imam Hassan Chalghoumi comme avec beaucoup d’autres, Bernard Koch notamment, de l’amitié judéo-musulmane, invite l’assistance à aller « dans les magasins, les écoles, les cafés, dans tous lieux publics » pour y prêcher la concorde entre les communautés. « Il y a certainement en vous la force de vivre en paix avec vos voisins », lance-t-il. Pour Michel Serfaty, qui effectue depuis plusieurs mois un « Tour de France » de l’amitié judéo-musulmane, « c’est sur le terrain que ça se passe ». Il rapporte cet échange vif entre un jeune musulman et lui. « Il me dit : « Tu es juif ». Je luis rétorque : « Toi aussi, t’es juif ! ». Le jeune s’énerve : « Tu m’insultes ! « , alors je lui réponds : « Mais on se salue, c’est un début, c’est déjà beaucoup ! «  » Le rabbin ajoute : « C’est avec la jeunesse qu’il est prioritaire de travailler, pas avec le troisième âge. »

L’imam Hassan Chalghoumi, son jeûne rompu, se lève et dit, en osmose avec le précédent orateur : « Je suis allé voir Rudy quand il a été blessé. J’en appelle à tous les parents. Dans les quartiers, dans les cafés, dans les écoles, il faut qu’on agisse. Quand l’un souffre, je souffre aussi. » Plus tôt, il confiait au Bondy Blog : « Si j’ai pris l’initiative de cette rencontre dans ce 19e arrondissement de Paris touché par des tensions intercommunautaires, c’est parce que je viens de Drancy, un lieu de mémoire. Quand je passe devant le wagon (témoin de la déportation des juifs de France, ndlr), je me rappelle beaucoup l’histoire. Dans mes prêches, j’affirme qu’il ne faut pas faire l’amalgame entre ce qui se passe entre Israéliens et Palestiniens et ce qui se passe en France. »

Samy Gozlan, s’adressant aux convives, abonde : « Quand on sait que les Israéliens et les Palestiniens se parlent, je ne vois pas pourquoi nous, on se lancerait des pierres. » En aparté, Samy Gozlan, un dur parmi les colombes, se félicite que ce soit des musulmans qui aient voulu cette réunion à la mairie du 19e. « Ce n’est pas souvent qu’ils prennent ce genre d’initiative, alors, quand ils en prennent une, il est important de répondre présent. »

Antoine Menusier

Légendes  : photo du haut : l’imam Sam Samba, l’imam Hassan Chalghoumi, Samy Gozlan, le rabbin Michel Serfaty, Jack-Yves Bohbot (assis, de gauche à droite) ; photo du milieu : Kadiouta Gabira et Koudedja Niakate (au centre, de gauche à droite).

Antoine Menusier

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