Il y a quelques jours, Idriss et Kader sont allés en Bretagne rendre visite à leur copain Abdel, qui suit une formation de six mois d’animateur en centre de vacances. Accueillis à leur descente du train à Quimper, Abdel leur fait un topo avant une rencontre avec d’autres jeunes en formation. Kader se fera passer pour un footballeur résidant à Amsterdam : « J’ai ramené que des polos, pas de capuches et j’ai modéré mon langage habituel. A Paris, mes potes sont tous arabes ou noirs, alors on a notre langage à nous, celui des quartiers. » Idriss, lui, dira qu’il est un jeune réalisateur qui débute dans le métier. Et aussi qu’il est de père italien et de mère algérienne « pour ne pas éveiller les soupçons ». Pourquoi ces bobards ? « Abdel nous a prévenus que les Arabes ne sont pas très bien vus par ici », raconte Idriss.

Une fois les rôles bien définis, les voilà fins prêts à s’intégrer dans la communauté bretonne. Les garçons pensent avoir mis toutes les chances de leur coté pour infiltrer le groupe. Surtout celui des filles. Mais très vite, dans la rue, ils se sentent observés. Les titis habitués à arpenter les rues parisiennes s’adaptent aussitôt à la situation : « On nous regardait à travers les fenêtres, poursuit Idriss, alors on a essayé tant bien que mal de soigner nos démarches en masquant tout déhanché qui pourrait trahir notre côté parisien. »

Abdel présente Idriss et Kader à ses camarades de stage. Le premier contact est assez cool. On leur demande s’ils sont cousins avec Abdel – ben oui, les Arabes, c’est comme les Noirs, ils sont tous cousins ! Kader le play-boy ne se démonte pas et commence à faire son joli cœur : « Dès notre arrivée, dit-il, on a voulu s’intégrer dans le groupe, je faisais la bise aux filles, on discutait, on était sociable, du moins on a essayé de l’être. »

Mais l’ambiance devient tout à coup plus tendue. Une distance semble s’installer. Cela se présente mal pour nos deux Parigots. Abdel, un peu gêné, décide d’organiser une petite fête pour détendre l’atmosphère et leur permettre de se fondre en douceur dans le groupe. La nuit tombe sur Quimper, on installe les lumières, la musique et les boissons. Le bouche à oreille prend et quelques jeunes arrivent timidement.

Ça discute, les banalités d’usage, mais Kader et Idriss se sentent largués : « On sentait comme un léger foutage de gueule raciste », rapporte Idriss. Une fille d’une vingtaine d’années tente de les amuser avec des blagues. Son petit copain en rajoute une couche : « Hier, on a démonté un couscous, il était trop bon » ». Kader goûte peu l’humour du Breton, il prend cela pour une provocation : « On était fiché parce que on était des Maghrébins et qu’on venait de Paris. A chaque fois qu’ils sortaient des blagues, c’était du Gad Elmaleh, mais du mauvais Gad Elmaleh. Ils disaient « j’adore le couscous ». Les clichés, quoi. On sentait des regards mal placés, c’est comme si ils nous examinaient. »

Kader et Idriss réalisant que leurs rôles n’ont dupé qu’eux-mêmes, révèlent alors leurs vraies personnes. Mais cela ne fait qu’empirer les choses, car ils sont maintenant seuls au milieu d’une fête. Plus personne ne s’intéresse à eux. C’est peut-être dû à l’image qu’ont les Bretons des parisiens. Idriss tient à le vérifier coûte que coûte. « Je voulais me persuader que ce n’est pas à cause de nos origines. Je voulais en être sûr. Je me suis approché d’une jeune et jolie brune assez seule dans un coin. On a échangé quelques mots, puis elle m’a demandé quelles étaient mes origines. Tout naturellement, je lui ai répondu que j’étais algérien par mes deux parents. Elle n’a plus rien dit. Puis, sans se donner la peine de cacher son dégoût, elle m’a lancé : « Merde ! J’ai oublié, faut que j’aille faire un truc ! »

» Je me suis retrouvé seul dans ce coin entre haine, colère et incompréhension, ajoute Idriss. Des tas de questions me venaient à l’esprit. Je réalisais que je venais d’être victime de racisme ordinaire. Après cette lamentable soirée, on avait encore deux jours à tuer. Heureusement, il nous restait les belles plages et le ciel gris de Bretagne. »

Pour changer d’ambiance, Kader propose une « teboi » à Idriss : « On a décidé d’aller en boite pour serrer des meufs, raconte Kader. Une fois sur place, on réserve une table, mais très vite un gars s’y assoit. On lui dit que c’est réservé, mais répond : « Et ta sœur, elle est réservée ? » » Quelle idée d’aller parler de sa sœur à un Maghrébin comme Kader. La réaction se devait d’être à la hauteur de l’injure. « On lui a mis deux baffes et une droite. Après il est parti. Ensuite, j’ai repéré une fille. Pour garder toute mes chances, je lui ai dit que je m’appelais Mathieu et que je taffais à Roissy. C’est là qu’elle m’avoue qu’elle sortait avec un « bougnoule » qui taffait à Roissy aussi, que c’était un con et que depuis elle aimait pas les bougnoules. Je voulais lui dire « moi aussi j’en suis un et je t’emmerde et s’il était avec toi, c’était pour te niquer, sûrement pas pour faire un halal ». Mais je me suis abstenu, sinon ça allait foirer mon plan. J’avais une touche avec elle et j’ai eu ce que je voulais. »

Le pays bigouden a malgré tout bien plu à nos deux touristes puisqu’ils envisagent d’y retourner.

Nadia Méhouri

Nadia Méhouri

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