On dit souvent qu’un enfant c’est innocent. J’en étais la preuve étant petite. Attention, ne pas prendre le mot « innocent » dans le sens : pas de trainées de rouges à lèvre sur les murs, pas de caprices, pas de colères nocturnes… Mais dans le sens où je pensais que le monde dans lequel je vivais était magnifique, que la vie serait rose pour toujours, que les gens étaient doux comme du cachemire… J’étais à fond dans le conte de fées.

Puis j’ai appris et compris que ma maison se trouvait dans une zone appelée « banlieue ». J’ai alors 9 ans et pas du tout envie de quitter Alice au pays des merveilles. Chez les grands, on en parle de cette banlieue. Ce mot de huit lettres nourrit les discussions. Pour moi, ce n’est qu’un coin de la France comme les autres. Plus les années passent, plus ce terme revient à mes oreilles. Un jour, au collège, mon professeur d’histoire, énervé, nous sort : « Déjà que vous êtes dans un département difficile, pas besoin de vous enfoncer encore plus dans la mouise ! Donc, écoutez la leçon, nom d’un chien ! »

En sortant du cours, le mot « difficile » résonne dans la tête, je ne comprends pas pourquoi cet adjectif qui m’apparaît comme péjoratif qualifierait mon département. Je ne comprends pas davantage pourquoi on « s’enfoncerait encore plus ». On est enfoncé dans quoi ? Je voyage pourtant beaucoup avec mes parents, je visite d’autres pays, d’autres régions de France : je ne vois pas ce que le 93 a de si particulier… Certains prétendront que c’est plus classe de dire que l’on vient de Paris que de Seine-Saint-Denis ou de son raccourci, le 9-3. Evidemment !

L’image de Paris se résume aux Champs-Elysées, à la Tour Eiffel, aux boutiques chics, et aux Parisiennes élégantes… Bref, à ce que l’ont voit dans les films. Quant on parle de Montfermeil ou du Blanc-Mesnil, les gens qui n’y vivent pas, qui n’y ont même jamais mis les pieds, s’imaginent qu’il n’y a que des voitures qui brûlent, des jeunes qui roulent sur une roue et des filles maltraitées par leur frère… Hélas, on ne voit bien souvent que cela à la télé.

Il y a quelques années, j’ai passé un été avec ma famille dans un village du sud de la France. Nous faisons la connaissance de nos voisins éphémères : très sympas. Dans la discussion, vient évidemment la question : « En fait, vous venez d’où ? » Mon petit frère, encore plus petit à l’époque, ne laisse à personne d’autre le soin de répondre : « De Bondy, pas loin de Paris – Ah oui ! Et voyons voir si t’es très fort, de quel département exactement ? enchaîne le voisin. – Eh bien du 93 », dit-il, fier de sa réponse toute trouvée. Le couple a l’air surpris et dira après un long silence : « Ah … c’est… cool » On apprendra par la suite qu’ils n’ont vu de la Seine-Saint-Denis que des images chocs sur leur petit écran. C’était l’époque des émeutes de 2005…

Cette année, au lycée, nous nous apprêtions à quitter l’établissement pour une sortie scolaire. Le prof nous avertit : « On va sur Paris, je vous préviens : on se tient à carreau. Les lycées de banlieue n’ont pas forcément bonne réputation, donc si vous faites n’importent quoi, ça n’arrangera rien. On va leur prouver qu’ils ont bien tort ! »

J’ai maintenant grandi, j’ai compris ce que contenait la thématique de la banlieue, mais dans ma tête, la Seine-Saint-Denis restera un département parmi tant d’autres, certes un peu plus cosmopolite, mais si vivant.

Sarah Ichou

Précédentes chroniques à l’occasion des Cinq ans du Bondy Blog :
L-impression-d-être-dans-une-cellule (par Anouar Boukra)
Notre-banlieue-est-suspendue-à-un-fil-et-ce-fil-se-tend (par Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah)
Je-suis-fière-de-dire-que-je-suis-une-jeune-de-banlieue (par Farah El Hadri)
J-ai-reussi-à-partir-à-me-sauver (par Malik Youssef)
Ma-banlieue-était-devenue-trop-etroite-pour-moi (par Tassadit Mansouri)
J’ai-beau-aller-à-la-mosquée-un-Bondynois-partage-pas-son-curé (par Idir Hocini)
Je-nai-jamais-mis-les-pieds-en-banlieue (par Aude Duval)
Nos-jours-heureux (par Inès El Laboudy)
On-y-revient-toujours (par Nadia Moulaï)

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