A Bobigny, un rassemblement de tous pour la justice

AMBIANCE samedi 11 février 2017

Par Saïd Harbaoui @saidharba

En soutien à Théo, Adama et toutes les victimes des violences policières, un rassemblement était organisé ce samedi à 16h devant le tribunal de Bobigny. Reportage au coeur d’une mobilisation spontanée d’une population venue réclamer justice.

Une centaine de mètres sépare le terminus de la ligne 5 du palais de justice de Bobigny, déjà encerclé par un effectif bien fourni de CRS. Il n’est que 14h40. “Je représente le 93 les yeux rouges comme le tribunal de boboche”, disait Despo. Non loin d’un palais de Justice à l’architecture obsolète, une poignée de personnes commence à affluer. Les briques rouges ressortent et se mêlent à l’effectif de prévôts en bouclier qui gardent la forteresse de manière méthodique.

Adel, la quarantaine bien passée, est déjà sur les lieux avec son groupe. Une grande avenue nous sépare des effectifs, quelques photographes s’aventurent pour prendre les meilleurs angles. “Je changerai de département pour rien au monde “, me dit le manifestant en avance. “Je suis ici parce que je suis pour un autre projet de société et pour une police républicaine. Mais il faut que les gens s’investissent et arrêtent de regarder le PSG ou le Barça ou autre chose”. Le flot de personnes arrive timidement. Adel tient à nous rassurer.”Si je n’étais pas optimiste je ne serais pas venu”.

“Les policiers nous insultent, c’est eux qui cherchent la merde”

FDFEFFDans la foule déjà présente, ambiance nuit debout mais cette fois-ci, avec une nuée de personnes de toutes origines, de tous horizon, de tout âge qui s’invitent sous une passerelle rouillée par le temps. Il y a des gens venus avec des pancartes et dessus, des visages reconnaissables, ceux des victimes de violences policières. Ali, 19 ans, est un habitant d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). C’est la première fois de sa vie qu’il manifeste. “Je n’habite pas une cité, je suis en pavillon, et je viens car je sais que ce qui se passe est courant. Je trouve malheureux qu’il n’y ait que les drames pour que tout le monde en parle”. Venu avec ses 2 potes, il sait que le changement sera difficile à obtenir. Amar, 21 ans, habite Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis. Il réagit à la décision du ministère de l’Intérieur d’équiper les policiers de caméras fixes. “Je pense que les choses ne vont pas changer”. Il revient sur le dialogue impossible dans son quartier avec les forces de l’ordre. “On essaie de parler avec eux mais il y a rien à faire ; il nous insultent, c’est eux qui cherchent la merde”.

L’heure tourne et l’ambiance ressemble de plus en plus aux abords d’un stade qui va accueillir une finale. La foule augmente minute après minute, d’un coup la foule se met à marcher vers un petit jardin qui se jette sous la passerelle qui mène au tribunal. “Je suis ici parce que je trouve que c’est allé trop loin, parce qu’on a trop souvent baissé la tête, parce qu’on a trop souvent avalé les choses mais maintenant stop ça suffit !, s’exclame avec vigueur Maryse. Cette mère de famille est venue du Blanc-Mesnil pour “ces enfants que l’on tue, les enfants de la République”. Très remontée, elle ajoute. “Je trouve que Marianne devrait avoir un petit peu honte qu’on traite ses enfants comme ça. Je n’aurais jamais cru qu’un jour, en France, je puisse venir à un tel type de manifestation”. Cependant Maryse refuse le fatalisme. “C’est uniquement sous la pression populaire que les juges feront leur travail correctement”. L’optimisme laisse place à la détermination. “Liberté égalité fraternité, j’ai été élevée par ces mots-là, je les ai transmis à mon fils et j’y crois et il faut se battre aussi pour ça”.

“Les violeurs en prison !”

Quelques personnes sont venues avec un groupe électrogène, les micros sont testés. A 16h bien passé une immense foule compacte se tasse sur ce petit périmètre. Pancartes, tags, formules de politesse écrite à l’encontre de Luc Poignant, ce policier syndicaliste qui a déclaré sur une chaîne du service public, France 5 pour ne pas la nommer, que l’insulte raciste “bamboula” était, selon lui, “convenable“.

JHBHJBJ“Les violeurs en prison ! Les violeurs en prison !” C’est le  premier chant de l’après midi repris par la foule. Ici, aucune personnalité politique de premier plan n’est présente. Seuls deux élus locaux sont reconnaissables avec leur écharpe tricolore. Quelques artistes défilent: on aperçoit au loin, Sofiane, rappeur du Blanc-Mesnil. Il prend la parole sur une espèce de faux chapiteau qui sert de tribune, le micro n’est pas assez puissant pour que tout le monde entende ses propos.

Loin derrière et discrètement noyé dans la foule, on croise Escobar Macson rappeur de Villetaneuse. Denise, une retraité de Bobigny est à l’écart avec son amie. “Je suis venue pour dire que je veux la justice”. Delphine, elle, est venue de Paris pour réclamer cette justice. “Pour Théo, Adama, Remi et les autres”, elle qui n’a pourtant aucun espoir sur l’issue de l’affaire. “C’est toujours pareil, c’est une justice de classe, ce sont toujours les mêmes qui sont condamnés fermement parce qu’il n’ont pas de pouvoir. Il suffit de voir les comparutions immédiates, ceux sont toujours les plus pauvres, qui n’ont pas de travail qui sont condamnés à de lourdes peines”. Autre raison de sa venue :  “Il faut rappeler ce qu’est un viol”.

“Dans mon pays, “justice” n’est qu’un groupe électro”

DFdfffEfDes échauffourées s’invitent aux rassemblement après une bonne heure de cris, de discours, de pétards, de fumigènes et autres artifices accompagnent les doléances des manifestants. 17h30 un fumée noire jaillit non loin de la passerelle, pas de signe céleste, la manifestation est terminée. Bakar a 19 ans, il est originaire du quartier de Théo. “Je suis la pour le soutenir, je le connais personnellement”. La paix, unique mot sorti de sa bouche lorsque je lui demande ce qu’il souhaite, il a également ses mots pour décrire sa police. “On sait que ce ne sont pas des monstres mais il faut dire que parfois ils abusent”.

La nuit tombe, la foule s’éparpille, une autre manifestation commence, celle qui intéresse les opportunistes, les identitaires, les politiques qui avaient déjà préparé leur tweets d’indignation. C’est le début du “travail” pour les journalistes venus faire du sensationnel. Le froid se fait encore plus présent à Bobigny, chaque objet dégradé dans ces lieux seront comptés comme des rubis pour amplifier un scenario de guérilla. Tout ceci pour occulter les milliers de personnes venues dire non, 2 000 selon la préfecture de police de Paris. Les paroles de Lucio Bukowski raisonnent fort dans mon esprit confronté à la pensée farouche de ceux qui ne veulent rien comprendre. “Vie artificielle arrière goût de Selecto, dans mon pays, “justice” n’est qu’un groupe d’électro”.

Saïd HARBAOUI

Crédit photo : Mohammed BENSABER