À Drancy, une association suscite des vocations scientifiques auprès des plus jeunes

LES BÂTISSEURS mercredi 22 février 2017

Par Rouguyata Sall @rouguyata

[LES BÂTISSEURS] L’association Science Ouverte veut ouvrir les jeunes aux sciences et les sciences aux jeunes. Installé dans le quartier Avenir Parisien à Drancy, cette structure s’attache à susciter des vocations scientifiques auprès des lycéens et collégiens des quartiers populaires de Seine-Saint-Denis.

Au début des années 1990, François Gaudel, professeur de mathématiques à la retraite, proposait des activités scientifiques au lycée Louise Michel de Bobigny et dans une maison de quartier de Drancy. En 1995, il lance un club CNRS “Jeunes Sciences & Citoyens”, un lieu d’échanges, de réflexion et de diffusion des savoirs, qui permet aux plus jeunes de rencontrer et dialoguer avec des membres de la communauté scientifique. Objectif : établir des passerelles entre la recherche et le citoyen et valoriser la prise de responsabilité des jeunes.

En 2005, les révoltes urbaines à la suite du décès de Zyed Benna et Bouna Traoré dans un transformateur EDF de Clichy-sous-Bois, provoquent un tournant dans le projet. Un appel est lancé pour développer des activités valorisantes sur le territoire de la Seine-Saint-Denis. Depuis, l’association propose des ateliers scientifiques ludiques à l’espace Avenir et au Château de Ladoucette à Drancy. Découvertes scientifiques pour les petits de 5 à 10 ans, explorations mathématiques pour les grands et initiations aux technologies avec logiciels de dessin, imprimante 3D et casque de réalité virtuelle. Quatre d’entre eux sont même partis en 2016 en expédition d’observation du monde polaire en Arctique !

“Le cerveau, c’est comme les bras et les jambes, ça s’éduque”

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Mathieu, Kirusshanth et Fatima, 17 ans, veulent faire des études en mathématiques.

Il y a une semaine, l’association a organisé un stage “Jeux et mathématiques”. Au programme : l’application de la Théorie des jeux sur l’évolution des populations pour 13 lycéens, entre les murs du prestigieux Institut Henri Poincaré, situé dans le 5ème arrondissement de Paris et dirigé par l’illustre mathématicien Cédric Villani. Au cours de cette conférence interactive, le généticien Pierre-Henri Gouyon simplifie un exercice sur les matrices en rappelant une des qualités majeures pour faire des maths : la paresse. Place ensuite à la génétique des populations où les joueurs deviennent les gènes avec l’analogie sur la sélection naturelle. Les élèves sont tout ouïe devant la présentation des stratégies évolutivement stables avec le jeu faucon/colombe, qui vise à modéliser les rapports entre individus en compétition pour une ressource rare. Les stagiaires réfléchissent alors à la résolution d’une matrice des gains, avec les stratégies de type agression (faucon) ou fuite (colombe). Pour rendre l’exemple concret, Pierre-Henri illustre notamment la notion de coût du combat par l’exemple de l’araignée qui secoue sa toile pour évaluer le poids de son adversaire avant de se diriger ou non vers sa prise.

Pour Pierre-Henri Gouyon, il est important que les jeunes voient la science autrement que comme une simple obligation scolaire, qu’on peut se poser des questions et essayer d’y répondre avec des méthodes intelligentes, qu’on peut se former l’esprit. Aux jeunes qui disent que c’est épuisant de s’entraîner aux maths, il répond : “Vous êtes capables de répéter un geste au football des milliers de fois et vous ne voulez pas faire le moindre effort pour faire fonctionner votre cerveau ? Le cerveau, c’est comme les bras et les jambes, ça s’éduque”.

A la pause, un petit groupe se forme. Ce sont les inscrits au Tournoi Français des Jeunes Mathématiciennes et Mathématiciens (TFJM2). Parmi eux, Kirusshanth, 17 ans, élève au lycée Jean-Renoir de Bondy. “Dès qu’il y a un stage sur les mathématiques ou la physique, je viens. J’avais aussi envie de faire science frugale pour redonner vie aux objets technologiques”, raconte-t-il avec enthousiasme. Grâce à Science Ouverte, Kirusshanth sait aujourd’hui qu’il ira en prépa pour être soit ingénieur, soit enseignant-chercheur. “Les stages, c’est pas la même chose qu’au lycée, on a des sujets de recherche. On doit se poser des questions pour poser les bonnes problématiques”, explique-t-il. La volonté de faire des maths lui vient de ses parents. Eux n’ont pas eu l’opportunité d’accéder à des études, mais lui ont transmis l’envie de rechercher par lui-même. Même choix d’orientation pour Fatima, 17 ans, dans le même lycée que Kirusshanth. Et Mathieu, de Fresnes (Val-de-Marne), qui a déjà prévu de passer par les cases prépa, ENS et agrégation en mathématiques.

“On dit que les jeunes du 93 n’intègrent pas les grandes prépas, souvent c’est par manque d’informations”

L"atelier Mathématiques dans les jeux de commerce de Jean Fromentin

Atelier mathématiques dans les jeux de commerce de Jean Fromentin.

Durant l’atelier, deux jeunes hommes observent les apprentis-mathématiciens, David et Omar, élèves à l’École Polytechnique. Dans le cadre de leur formation humaine, ils doivent faire un stage de six mois dans les armées ou dans un organisme civil. Omar, 21 ans, a choisi l’association Science Ouverte qui permet de faire des sciences sans contrainte de programme scolaire. Il épaule la petite équipe. “C’est plus un soutien moral, pour leur dire que les maths, c’est normal si on ne trouve pas tout de suite”, précise le futur chercheur en mathématiques ou en informatique. “On dit que les jeunes du 93 n’intègrent pas les grandes prépas, qu’ils n’en ont pas les moyens, souvent c’est par manque d’informations”.

David, futur chercheur en intelligence artificielle ou en robotique, explique leur rôle. “On fait du soutien scolaire, on anime des stages, de la recherche en mathématiques pour les plus motivés”. Les deux jeunes hommes mènent également une enquête auprès des collèges pour développer les activités de l’association.

La structure a un partenariat avec d’autres grandes écoles que Polytechnique, comme l’ENS. Pour François Gaudel, il faut faire venir des jeunes issus d’autres milieux sociaux ou zones géographiques dans les grandes écoles. “Il y a une véritable sélection sociale, rapporte le prof à la retraite. On travaille en partenariat avec les grandes écoles mais le but n’est pas de faire rentrer les jeunes dans telle grande école et encore moins de les mettre dans le moule. Le but c’est de donner envie, de donner des méthodes de travail, de la culture”.

“L’objectif, c’est qu’ils prennent davantage confiance en eux”

Minaine, 17 ans, future chercheure en chimie

Minaine, 17 ans, future chercheure en chimie.

Pour accueillir le maximum de jeunes des quartiers, la troupe de Science Ouverte passe dans les lycées. Côté collège, il y a parfois des activités au sein des établissements. Comme le club Sciences de Benjamin Nguyen, au collège Paul-Langevin de Drancy, où les adolescents travaillent cette année sur la construction d’un planétarium. Le soutien scolaire a aussi une dimension importante pour l’association. Grâce à un partenariat avec l’Université Paris 13, la structure accueille chaque samedi tout lycéen ou étudiant jusqu’au BAC+2 sur le campus de Bobigny. En pleine période APB (admission post-bac), une petite heure est réservée à l’orientation. Des professionnels et des étudiants en sciences viennent alors présenter leur métier ou leur parcours.

Pour Pauline Drapeau, de Science Ouverte, l’avantage est de pouvoir travailler dans le calme et d’être encadré par les bénévoles (profs, étudiants, doctorants). “C’est avant tout leur travail qui leur permet de réussir, précise-t-elle modestement, mais l’objectif, c’est qu’ils prennent davantage confiance en eux. On fait à chaque fin de stage des présentations orales pour les entraîner, leur apprendre à s’exprimer clairement”. Mission réussie auprès de Minaine, 17 ans, élève au lycée privé Bossuet Notre-Dame à Paris. “Avec la Science Académie [partenaire de Science Ouverte], j’ai fait un stage avec une doctorante en chimie qui essayait de reproduire des tendons à partir de collagène. Il y a eu à la fin une présentation devant tout le monde. Avant, j’étais plutôt timide pour les exposés, maintenant j’ai l’habitude car on le fait beaucoup à Science Ouverte”, décrit la jeune femme. Cette dernière veut travailler dans la chimie . “Grâce à l’association, je sais ce que je veux faire. Quand on nous parle de sciences à l’école, c’est assez loin des métiers. Ici c’est beaucoup plus concret. Rien que les ateliers de recherche, c’est un mini-aperçu du travail de chercheur. Et on a l’occasion de parler avec pleins de gens. J’ai aussi fait une interview de Jean-François Clervoy, le 5ème astronaute français à partir dans l’espace, c’est quand même impressionnant”, raconte-t-elle.

Les anciens reviennent pour motiver les jeunes

François Gaudel, président de l'association Science Ouverte

François Gaudel, président de l’association Science Ouverte.

Les jeunes adhérents ont pléthore de modèles, notamment les anciens stagiaires qui reviennent pour les encadrer. Comme ces deux étudiantes en master pour devenir prof de maths, ces cinq jeunes entrés à Polytechnique, un physicien à l’ENS Cachan ou ce jeune qui a démarré par un atelier de robotique à 12 ans et qui est aujourd’hui maître de conférence en informatique à Paris 13.

Suichen Wang a participé à de nombreux stages. Elle est aujourd’hui ingénieure d’études pour un sous-traitant d’Airbus. Son passage à Science Ouverte a été déterminant. Elle aimait les sciences mais en Première, ses parents veulent qu’elle arrête l’école parce que c’est une fille et qu’il faut qu’elle commence à travailler. Elle quitte alors sa famille pour continuer ses études. “L’association m’a beaucoup aidée avec le soutien scolaire, reconnaît-elle. Et François Gaudel m’a conseillé de faire une prépa Maths/Physique. J’ai réussi à intégrer l’École Nationale de l’Aviation Civile à Toulouse. J’encourage les jeunes à participer aux ateliers, surtout les filles des quartiers défavorisés”.

Comme Suichen Wang, Yeya Sow a développé son intérêt pour les sciences au sein de Science Ouverte. “Mon premier atelier, c’était sur le nombre π, se remémore-t-elle. J’y ai découvert les mathématiques amusantes”. Issue d’un famille modeste où personne n’a fait d’études supérieures, la jeune femme aujourd’hui ingénieure travaux, de retour d’une mission de 13 mois au Burundi pour l’entreprise Vinci, pense qu’elle n’aurait pas eu ce parcours sans l’association. “J’ai failli arrêter mes études après avoir raté un semestre en L1 de physique-chimie, raconte-t-elle. A Science Ouverte, on m’a redonné confiance en moi. Aujourd’hui, je fais moi-même du tutorat pour motiver les jeunes”. La boucle est bouclée.

Rouguyata SALL