« J’ai honte de renoncer à mon droit de manifester », confie avec amertume Sara*, étudiante algérienne de 23 ans. « Lorsqu’on me demande si je compte rejoindre une manifestation ou un cortège, j’ai tout le temps honte de répondre non et de devoir expliquer que c’est lié à mes papiers. C’est très frustrant de voir d’autres personnes manifester pour des sujets qui me concernent et ne pas pouvoir y contribuer. »
Alors que les manifestations se succèdent depuis la mi-septembre, Sara préfère rester à l’écart des cortèges. Les revendications du mouvement, notamment sur l’éducation et les politiques d’accueil des étudiants étrangers, la concernent pourtant directement. Mais depuis son arrivée en France en 2025, la jeune femme vit dans une situation de précarité administrative qui freine son engagement.
« J’attends depuis plusieurs mois mon titre de séjour étudiant. En ce moment, je n’ai qu’une prolongation de droit de séjour. J’ai peur de me faire contrôler durant une manifestation et de le perdre aussi, alors que je galère déjà à récupérer mon titre de séjour », explique-t-elle. Son entourage l’encourage lui aussi à la prudence.
Pour ne pas renoncer complètement à ses convictions, Sara cherche d’autres manières de s’engager. Elle propose ses compétences de graphiste à des collectifs, relaie anonymement des messages de soutien et participe à des groupes de discussion autour des mobilisations. Mais même ces espaces lui semblent désormais risqués. Elle raconte avoir récemment quitté plusieurs groupes, craignant d’être identifiée grâce à son numéro de téléphone et que cela ne complique ses démarches auprès de la préfecture.
La peur d’une interpellation et de ses conséquences
Le 17 octobre, Walid* a lui aussi choisi de rester chez lui. Une décision prise après avoir découvert les premières images des interventions policières lors des mobilisations lycéennes déclenchées à la mi-septembre.
« En voyant le traitement réservé par les policiers à des mineurs, je me suis dit que je peux risquer gros en tant qu’adulte et encore plus en tant qu’étranger », explique-t-il.
Titulaire d’un titre de séjour étudiant, Walid redoute les conséquences qu’une identification ou une interpellation pourrait avoir sur son avenir en France. Il s’inquiète notamment d’un éventuel recours à la reconnaissance faciale lors des manifestations et de la possibilité que son engagement soit retenu contre lui dans ses démarches administratives.
J’ai peur qu’une chasse aux immigrés soit lancée en France
Ses craintes dépassent les frontières françaises. « Je suis ce qui se passe aux États-Unis, notamment avec des cas de dénaturalisation. J’ai peur qu’un jour une chasse aux immigrés similaire soit lancée en France, à commencer par ceux qui participent à ce type de mobilisations sociales », confie-t-il.
Dans un contexte où ses démarches administratives lui semblent déjà interminables, le jeune homme refuse de prendre le moindre risque. Il ne veut « surtout pas donner à la préfecture des raisons pouvant justifier, selon ses critères, un refus de renouvellement ou de naturalisation ».
En droit, pourtant, la participation pacifique à une manifestation ne constitue pas, à elle seule, un motif de retrait d’un titre de séjour. La liberté de manifester est reconnue à toute personne, quelle que soit sa nationalité. Mais le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) permet à l’administration de retirer une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle lorsque la présence de son titulaire constitue une menace pour l’ordre public.
Une simple interpellation n’entraîne donc pas automatiquement la perte du droit au séjour. Reste que, pour des étrangers déjà confrontés à des démarches administratives longues et incertaines, la crainte d’être contrôlés ou interpellés suffit parfois à les éloigner des cortèges.
Ces inquiétudes prennent une dimension concrète après les manifestations des 17 et 24 octobre. Selon une enquête publiée par Politis le 30 octobre, seize personnes étrangères ont été placées au centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes à la suite de gardes à vue liées aux mobilisations.
Parmi elles, Stanislas*, 18 ans, étudiant à l’université Paris 8 et ressortissant luxembourgeois installé en France depuis l’âge de trois ans. Interpellé en marge de la manifestation du 24 octobre, il a été transféré en rétention après l’annulation de sa comparution immédiate pour vice de procédure. Visé par une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et une interdiction de circulation de trois ans, il a reçu le soutien de dizaines de manifestants rassemblés le 28 octobre à la Porte Dorée. Ses avocats dénoncent un acharnement administratif qu’ils jugent illégal. Au 8 novembre, l’issue de sa procédure n’a pas pu être confirmée.
« J’ai mille fois plus peur qu’un Français en manifestation »
Tous ne font pourtant pas le choix de rester à l’écart. Installé en France depuis huit ans, Yassine a participé à la manifestation du 17 octobre, malgré l’expiration prochaine de son titre de séjour salarié.
Dans la mobilisation des lycéens français, il retrouve quelque chose des mouvements de jeunesse qui ont traversé son pays d’origine, le Maroc.
« Je me vois beaucoup dans les manifs des jeunes et des lycéens ici. Ça me rappelle, en partie, la révolte de la Gen Z marocaine », raconte-t-il.
Pour lui, la précarité administrative ne doit pas devenir un obstacle à l’engagement. « J’ai mille fois plus peur qu’un Français en manifestation, mais ma situation administrative, même si elle est de plus en plus précaire, ne pèse pas dans mon choix de mobilisation. »
Cela ne signifie pas qu’il manifeste sans précaution. Yassine réfléchit à sa place dans le cortège, aux rues qu’il emprunte et même à sa tenue vestimentaire. Autant de stratégies pour limiter le risque d’une interpellation.
« Je fais forcément attention parce qu’une interpellation dans ma situation peut revenir à un renvoi au Maroc, mais ce n’est pas pour autant un motif pour abandonner la lutte », insiste-t-il.
« En attendant le droit de vote, le minimum que je puisse faire est de manifester »
Deniz*, d’origine turque, partage cette détermination. Alors qu’elle se trouve dans la dernière étape de son parcours de naturalisation, elle continue de participer aux mobilisations. Son engagement remonte à son arrivée en France, lorsqu’elle avait rejoint un mouvement étudiant dans son université. Une expérience qui l’a profondément marquée.
« Nos revendications à l’époque étaient similaires à celles des lycéens actuellement. Ça a duré des mois et j’ai vu qu’en ne lâchant pas l’affaire, la mobilisation a finalement porté ses fruits », se souvient-elle.
Consciente des conséquences qu’elle redoute pour son dossier, Deniz refuse pourtant de céder à l’autocensure. « La cause dépasse mon besoin de protéger ma personne et ma situation administrative. En attendant le droit de vote, je me dis que le minimum que je puisse faire est d’exprimer ma position à travers ces manifestations. »
Elle aussi prend ses précautions. « Je garde en tête tous mes sacrifices pour arriver à ce stade et je n’ai pas envie de voir tout cela s’écrouler à cause d’une manif. »
Sara reste chez elle, Deniz descend dans la rue. Toutes deux voudraient pourtant pouvoir manifester sans avoir à penser à leurs papiers. Car pour elles, la question n’est pas seulement de savoir pourquoi se mobiliser, mais ce qu’elles risquent à le faire.
Aya Alkhiyari
Photo Léon Geoni
*Les prénoms ont été modifiés.