À Villiers-le-Bel, des familles de gens du voyage dans l'angoisse de l'expulsion

C'EST CHAUD vendredi 1 septembre 2017

Par Jonathan Baudoin @JoBaudoin

Cela fait 30 ans que plusieurs familles de gens du voyage vivent sur les hauteurs de Villiers-le-Bel, sur la colline du Mont Griffard. Depuis juillet, elles sont menacées d’expulsion par la commune suite à une décision du tribunal de grande instance de Pontoise. Selon les associations, la ville ne leur proposerait aucune solution d’accueil alternative. Reportage.

Un champ de ruines. Voilà ce qui frappe à première vue, quand on arrive sur la colline du Mont Griffard, à Villiers-le-Bel (Val-d’Oise), où vivent plusieurs familles de gens du voyage. Les maisons détruites et les caravanes entourées de multiples tranchées donnent l’impression d’un scénario de guerre, à une vingtaine de minutes, en bus, de la gare de Villiers-le-Bel. “Ces destructions sont issues de l’intervention des forces de l’ordre”, indique Emmanuel Battista, monteur vidéo de 37 ans, présent avec sa famille sur le site depuis 30 ans.

C’est au milieu de ce spectacle de désolation que vivent plusieurs familles de gens du voyage, maintenant menacées d’expulsion suite à une décision du tribunal de grande instance de Pontoise en juillet dernier. Il autorise la commune à évacuer la colline des personnes qui s’y trouvent. “Ce n’est pas très fair-play de le faire en plein été”, commente Marie Rothhahn, chargée de mission à la Fondation Abbé Pierre, venue en soutien des gens du voyage.

“C’est la pression policière énorme qui fait que des familles ont quitté le terrain”

Une quinzaine de familles vivaient sur le Mont Griffard en début d’année. Suite à l’incendie et la demande d’expulsion de la part de la mairie, plusieurs familles ont quitté le site. “Ils avaient trouvé des solutions pour s’installer ailleurs, eux-mêmes” souligne le directeur de cabinet du maire auprès du Bondy Blog.

Du côté des familles, une autre version est donnée : “c’est la pression policière énorme qui fait que des familles ont quitté le terrain”, explique Marie Rothhan. Cette pression de la part des autorités est telle que les lieux sont rendus difficiles à vivre. Battista raconte qu’une huissière a reçu l’ordre de casser des caravanes, lui avouant qu’elle n’avait pas de trace écrite de cet ordre. “Un matin, un de mes collègues était présent sur le site, des représentants de la mairie aussi. Des bulldozers étaient en train de casser les équipements jusqu’à notre arrivée où ils ont arrêté le démolissage”, témoigne Estelle Pasquer, de l’Advog, association en soutien aux familles depuis la mise à l’abri en janvier dernier. “La police est venue avant même la décision de justice. Ils ont commencé à détruire des caravanes, en dehors de toute légalité”, dénonce Marie Rothhahn.

L’électricité y est coupée, détériorant les conditions de vie des familles. “Certes, le raccordement n’était pas légal mais  il y a des personnes très malades qui vivent là, des enfants en bas âge aussi”, précise la chargée de mission à la Fondation Abbé Pierre. Un raccordement en électricité qui s’est fait par le système D, avec des câbles fixés sur les arbres car la zone manque de poteaux électriques. “Quand la police est venue, voyant les câbles qui passent par les arbres, la mairie s’en est servie pour dire qu’on volait le courant”, explique Battista, indiquant la présence des compteurs électriques que les familles utilisaient et payaient. “Il y avait un compteur pour quatre familles ! Sur la quinzaine de familles qui habitaient ici, ça veut dire que les quatre familles qui étaient sur un compteur payaient le courant tous les mois. Ils se cotisaient et payaient le courant. On payait les factures, tout simplement”, lâche-t-il.

Quant aux nombre de familles restantes sur les lieux, les informations divergent fortement. Selon le directeur de cabinet du maire, il resterait deux familles, s’appuyant sur les va-et-vient quotidiens de la police chargée d’estimer la présence des personnes sur le site. Du côté de l’Advog et de la Fondation Abbé Pierre, elles affirment que huit familles ont encore un pied à terre sur le Mont Griffard. En ce moment, quatre d’entre elles sont parties faire les vendanges. “On ne fait pas la chasse [aux gens du voyage] !” assure le directeur de cabinet du maire, citant le cas de familles de gens du voyage installées en contrebas du site, au niveau du cimetière. “Ils vivent là depuis plusieurs années sans poser de réelles difficultés”, ajoute-t-il, en comparant avec les familles installées sur la colline.

Délinquance et propriété

Mais comment se fait-il que la mairie exige un départ de ces familles, alors qu’elles sont présentes depuis 30 ans, pour la plupart ? Par téléphone, le directeur de cabinet du maire répond auprès du Bondy Blog que le processus s’est accéléré suite à des “faits de délinquance”. Il prend pour exemple l’incendie qui a eu lieu au Mont Griffard, lors du réveillon du nouvel an, obligeant le préfet du Val-d’Oise à lancer un arrêté ordonnant l’évacuation du lieu de la part des familles, en raison de la “pour nous permettre d’investir les lieux, avec le concours des sapeurs-pompiers, faire un état des lieux, et commencer à travailler au dégagement des plateformes qui sont constituées de déchets sauvages, pour leur permettre d’éteindre”, selon le directeur de cabinet.

“Ça serait pour des faits de délinquance. Il faudrait qu’il vire tous les gens de Villiers-le-Bel dans ce cas”, répond Emmanuel Battista, considérant que les autorités s’en prennent plus facilement aux gitans vivant sur la colline que sur d’autres citoyens en contrebas.

Autre raison invoquée par le directeur de cabinet du maire pour vouloir expulser les familles présentes sur le Mont Griffard, c’est que cet espace boisé est propriété de la commune et de la communauté d’agglomération. “Il y a clairement occupation illégale de terrain de la commune et de la communauté d’agglomération”, assène-t-il. Une situation qui n’est pas niée par les familles en question, ni par les associations qui les soutiennent. Néanmoins, une partie du mont Griffard est une propriété privée et les propriétaires avaient donné l’autorisation à ce que des familles de gens du voyage s’y installent depuis 30 ans. “Ils nous ont donné des autorisations par écrit”, précise Battista. Selon Marie Rothhahn, “on est devant une commune qui ne remplit pas ses obligations en matière d’habitat pour les gens du voyage”. Emmanuel Battista ajoute : “Le maire n’a qu’à faire des terrains, en appliquant la loi Besson”. D’autant plus que cette loi oblige les villes de plus de 5000 habitants à fournir un espace d’accueil pour les gens du voyage. Ce qui est le cas de Villiers-le-Bel, comptant plus de 27000 habitants selon l’Insee.

“Avec leur caravane, elles n’ont aucun endroit où s’installer de manière pérenne”

Toujours est-il que les familles restantes ne sont pas contre l’idée de quitter les lieux, notamment dans les conditions actuelles, mais encore faut-il que des solutions soient proposées par la mairie pour pérenniser leur présence dans la commune, où les enfants en belas âge y sont scolarisés. “Il y a eu des propositions d’hébergement à l’hôtel par le 115 pour trois personnes célibataires, sur l’ensemble des familles présentes sur le site”, souligne Pasquer. “Avec leur caravane, elles n’ont aucun endroit où s’installer de manière pérenne”, ajoute Marie Rothhahn face au manque d’offres de la part de la commune et de la communauté d’agglomération. Mais ce qui attriste Battista, c’est que les destructions de bâtiments et de caravanes empêchent d’autres personnes de pouvoir y vivre.

Jonathan BAUDOIN

Crédit photo : Jennifer Buckle