"Allez tous vous faire enfilmer", le court-métrage coup de poing contre les financeurs du cinéma français

LES BÂTISSEURS samedi 9 septembre 2017

Par Bondy Blog

#LaRentréeDesBâtisseurs Vendredi 8 septembre 2017, la vidéo du court-métrage Allez tous vous faire enfilmer, apparaît sur Youtube et Facebook. L’auteur et producteur Alain “Biff” Etoundi y dénonce, entre autres, les problèmes de financement par la voix des personnages principaux de son scénario Un frère comme moi. Décryptage.

C’est un de ces courts-métrages qui crèvent l’écran, de ceux qui vous marquent à la première minute. Le film “Allez tous vous faire enfilmer” signé Alain “Biff” Etoundi démarre dans une salle de boxe. Un boxeur rassure le spectateur : “N’ayez pas peur, je ne vous ferai rien, même si je suis fâché après le CNC”. Plus tard, le sportif ajoute : “La plupart de vos films sur la banlieue sont désuets. Vous aimez valider des films de pseudo kaïras dans lesquels il faut renier ses origines, salir sa religion, dénigrer sa communauté. Un Noir qui ne danse pas et qui ne rigole pas, drôle de lascar.”

Dans cette vidéo vue près de 700 000 fois en moins de 24 heures, Alain “Biff” Etoundi cite une vingtaine de films français, qui ont pour cadre la banlieue ou mettent en scène des personnages habitant les quartiers populaires. Dans sa liste, on retrouve notamment Divines, Caméra d’or au festival de Cannes 2016, qui raconte l’histoire d’une jeune fille qui se lance dans le deal ; Bandes de filles, qui tente de montrer la place des filles noires dans les quartiers ; Chocolat, l’histoire d’un clown noir joué par Omar Sy ou encore La désintégration, l’histoire de jeunes banlieusards qui se radicalisent signé Philippe Faucon (président du fonds Images de la diversité du CNC), écrit avec Mohamed Sifaoui. Le boxeur affirme : “Il faut toujours qu’un Noir se mette à quatre pattes pour percer”.

À travers ce court-métrage, Alain “Biff” Etoundi, qui travaille pour EuropaCorp, la société de production de Luc Besson, a un message : lorsque des cinéastes proposent une narration plus proche de la réalité de leur quotidien, les subventions ne suivent pas. Lui s’est vu refuser le financement de son film Un frère comme moi, qu’il présente dans un texte d’introduction comme une tragédie sociale, pessimiste et politique.

“Sur quoi reposent vos décisions ? Qui siègent dans vos commissions ?”

Dans cette vidéo, le producteur poursuit en affirmant que le CNC, la région Ile de France, Canal +, Orange et Arte ont refusé de donner vie à son projet. Il faut savoir, qu’en France, un long-métrage est principalement financé par le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), un établissement public, par Canal+ et d’autres chaînes de télévision, le groupe Orange et par les collectivités territoriales comme la région Ile de France. Sans ces grands financeurs, dur de mener à bien son projet car plusieurs millions d’euros sont nécessaires pour produire un long-métrage. En plus du financement, obtenir une aide de ces institutions permet d’entrer dans la boucle de l’industrie du cinéma français : de la production à la distribution, en passant par la promotion, la diffusion et l’édition des films.

Avec cette vidéo, “Biff” pointe du doigt les dysfonctionnements dans le financement du cinéma français : “Sur quoi reposent vos décisions ? Qui siègent dans vos commissions ?”, questionne-t-il dans son court-métrage. Outre les financements classiques, le CNC a créé en 2007 le fonds Images de la diversité pour soutenir des œuvres favorisant, selon son site internet, “l’émergence de nouveaux talents issus notamment des quartiers prioritaires de la politique de la ville“. Au regard des derniers résultats de cette commission, la réalité est tout autre : le fonds soutient surtout des films qui parlent de la banlieue plutôt que des auteurs des quartiers populaires. Il semble détourner de son objectif premier : c’est avant tout le sujet banlieue qui emporte les financements plus que l’origine sociale des auteurs.

“Avec des décideurs comme vous, je n’ai plus besoin de rabatteurs”

Dans cette vidéo, un des personnages du film, un dealer, ironise en encourageant les grands groupes : “Canal +, Orange, Arte, continuez à financer des films comme Divines ou Braqueurs, c’est la vie en grand pour moi (…) Vous me fabriquez pleins de petits chouf. Merci à vous Didier Lupfer (président de studios Canal, ndlr), François Mergier (responsable acquisition cinéma français à Canal+, ndlr), David Kessler (ancien président du CNC, responsable de la filiale cinéma de Orange, ndlr), Augustin Amri (Conseiller artistique chez Orange Studio, ndlr), Véronique Cayla (ancienne présidente du CNC, présidente du directoire d’Arte France, ndlr). Avec des décideurs comme vous, je n’ai plus besoin de rabatteurs”.

En somme, un cinéma qui contribue inconsciemment à ce que les jeunes s’identifient aux modèles qu’on leur propose, souvent dealers et braqueurs. Comme les personnages de ce teaser. La finesse de “Allez tous vous faire enfilmer” c’est de prendre à contre-pied les clichés cinématographiques dans lesquels le cinéma français enferme trop souvent ces personnages issus des quartiers.

Keira MAAMERI et Adnane TRAGHA avec Rouguyata SALL