La présidence de l'université Lyon 2 annule un colloque sur l'islamophobie

C'EST CHAUD mardi 3 octobre 2017

Par Nassira El Moaddem @NassiraELM

Samedi 14 octobre l’université Lyon 2 devait organiser un colloque intitulé “Lutter contre l’islamophobie, un enjeu d’égalité ?” Après plusieurs jours de pression, la présidence de la faculté a tranché : l’événement est annulé. 

C’est un colloque qui devait se tenir samedi 14 octobre à l’université Lyon 2 et qui n’aura finalement pas lieu. L’événement, organisé par la chaire “Égalité, inégalités, Discriminations” de Lyon 2 avec le concours de l’Institut supérieur d’Étude des religions et de la laïcité (ISERL) avait pour intitulé “Lutter contre l’islamophobie, un enjeu d’égalité ?”. Il était porté par un collectif d’associations. La plaquette de l’évènement est encore en ligne ce mardi 3 octobre.

Selon les organisateurs, l’objectif du colloque est de “questionner la catégorie “islamophobie” sous plusieurs angles : celui du rapport de l’islam à la laïcité dans la République et celui de l’histoire de la présence musulmane en France, au regard des stéréotypes et discriminations rencontrées (…), d’aider à la compréhension de l’islamophobie en tant que discrimination et facteur d’inégalités (…), d’interroger la relation de l’État à l’islam de France en nous demandant si la laïcité peut être à géométrie variable selon les religions. Il s’agit surtout, dans cette journée, de couper court à une représentation fantasmagorique des musulman.es conduisant à des débats passionnés sans fondement scientifique”. 

Ce genre d’événements n’est pas une première pour la chaire scientifique. Le 5 mars 2016, elle organisait déjà avec l’ISERL un colloque intitulé “Islamophobie, le poids des mots, la réalité des maux“. Celui-ci avait bien eu lieu.

Les conditions pas réunies pour assurer la sérénité des échanges et le bon déroulement des débats autour de la question de l’islamophobie”

Dans un communiqué de presse, la présidence de l’université Lyon 2 estime que “les conditions ne sont pas réunies pour assurer la sérénité des échanges et le bon déroulement des débats autour de la question de l’islamophobie et de ses enjeux politiques”. La présidence de l’université se refuse à tout commentaire et explication renvoyant au service de presse qui, contacté par téléphone, indique “ne pas être en mesure de répondre sur les raisons qui ont poussé à l’annulation de cet événement“. Il précise tout de même” qu’“il y avait suffisamment d”éléments” conduisant à prendre cette décision.

Selon nos informations, l’annulation a été décidée de manière collégiale par la présidente de l’université et les 12 vice-présidents réunis en session extraordinaire lundi 2 octobre 2017. Une conférence de presse se tiendra mercredi 11 octobre à l’université où ce sujet pourra être débattu, fait savoir le service de presse.

Selon nos informations, du côté de la chaire scientifique, une réunion de suite doit se tenir ce mercredi 4 octobre avec le collectif d’associations.

“Fdesouche”, le Printemps républicain et la Licra se mobilisent contre le colloque

Cette annulation fait en tout cas des heureux chez les identitaires d’extrême droite de Fdesouche. Le site se félicite de l’annulation du colloque “grâce à sa vigilance citoyenne, colloque que le site d’extrême droite qualifie d'”islamiste“. Le 29 septembre, il avait dénoncé la tenue de l’événement.

Le 22 septembre 2017, c’est Laurent Bouvet, cofondateur du Printemps républicain qui publie un tweet dénonçant un “colloque plein d’intervenants islamistes” sans donner plus de précision.

Le 28 septembre, Céline Pina, ancienne élue locale socialiste dans le Val-d’Oise, publie un texte dans Le Figaro accusant la bienveillance de l’université d’accueillir un colloque sur “l’islamophobie d’État“, intitulé extrêmement réducteur pour qui lira la plaquette du colloque. Dans ce texte, elle écrit  : “On aimerait d’ailleurs entendre la présidente de Lyon 2, Nathalie Dompnier à ce sujet, cautionne-t-elle ou non ce raout islamiste? Si non, aura-t-elle le courage de l’annuler?”

Quatre jours plus tard, le 2 octobre, c’est la Licra qui publiait un texte fustigeant la tenue d’un “colloque laïcophobe” à Lyon 2 pointant du doigt “l’instrumentalisation politique de l’université“. Sur Facebook, l’association se réjouit d’une “décision qui va dans le bon sens pour éviter de livrer l’université à une instrumentalisation évidente par l’extrémisme religieux”.

“Ce colloque est annulé à cause de pressions d’organisations extrémistes, d’extrême droite et laïcardes”

Yasser Louati, cofondateur de l’organisation antiraciste “Comité Justice et Libertés” et ancien porte-parole du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) déplore l’annulation de cet événement. “Je suis consterné. Un débat est censuré, annulé à cause de pressions d’organisations extrémistes, d’extrême droite et laïcardes qui se retrouvent sur un point de convergence : la censure des débats autour de l’islamophobie. D’un côté, on promet la liberté d’expression et à raison, et de l’autre, l’université se plie aux pressions et c’est très inquiétant quant à la libre expression et circulation des idées”.

Et de poursuivre : “Nous avons été informés de l’annulation hier soir. Lyon 2 n’avait montré aucun signe auparavant. J’ai été invité à y participer il y a plusieurs mois, en février, mars dernier”.

“Je voulais introduire de la nuance. Les censeurs me l’interdisent. Je suis très triste pour notre démocratie française”

Vincent Geisser, sociologue et chercheur au CNRS/IREMEM à l’université d’Aix-Marseille, invité également au colloque, regrette lui aussi son annulation. “Ceci est d’autant plus dommageable que je souhaitais justement critiquer la notion “d’islamophobie d’État” qui me paraît inappropriée, explique-t-il. La récurrence d’actes et des décisions islamophobes de fonctionnaires et de responsables politiques n’ont pas forcément fait une politique d’État et encore moins un “système étatique raciste”, comparable à l’antisémitisme d’État sous Vichy ou aux régimes coloniaux. Je voulais justement introduire de la nuance dans l’analyse. Les censeurs me l’interdisent. Je suis très triste pour notre démocratie française”.

Dans son communiqué, l’université Lyon 2 indique que les échanges autour de l’islamophobie qui devaient avoir lieu lors de ce colloque “trouveront à l’évidence d’autres formes d’expression et de mises en débat”. Le service de presse nous précise qu‘”il pourra s’agir par exemple d’ateliers de travail, de réflexion mais pas sous la forme d’un débat avec le public”. 

Nassira EL MOADDEM