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Quitter la banlieue était devenu une obsession. Pourtant, je n’y étais installé que depuis trois mois. C’était à cause de cette satanée impression de mourir dès le lever du soleil. A force de se coucher les yeux rougis en attendant l’aube morose. Je n’avais ni le langage ni la posture pour m’en sortir, dans cette enclave. J’avais peur de tout et de tous. Je n’étais pas dans le moule. Je ne lui rendais jamais le bonjour par sympathie ou par politesse mais par obligation.

Je ne partageais ni ses valeurs, ni son sens de l’honneur, ni ses principes. J’avais la gueule de bois au quotidien. Rien ne se passait, rien n’arrivait. Je n’avais que du mépris pour elle, ses cités, ses quartiers, pour cette façon qu’elle a de parler, pour son manque de civisme. J’allais rater ma vie si je la fréquentais. Elle me contaminerait de cette guigne qui a l’air de la suivre partout où elle va.

Les jours se suivaient et se ressemblaient. Je n’avais pas envie de payer un ticket de RER, je voulais payer le ticket du métro ou du bus. Mais pas du RER. Je ne voulais pas être à la merci des horaires de trains. Il était exclu que j’écourte une soirée pour pouvoir aller la rejoindre. Chez elle, aucune librairie dans le coin, aucun café dans les parages. Des barres, des barres, des barres, à perte de vue. L’impression que la tour Eiffel et le Louvre étaient restés à sa porte.

Vivre en son sein, c’était ne plus vivre en France. Où étaient passées la culture, l’histoire, la beauté qui transpirent des murs des quartiers parisiens ? Mais pourquoi diable ils sont allés construire ces calculatrices géantes ? Le mieux aurait été de prolonger les quartiers de Paris. Au lieu d’arrêter la rue de la Chapelle au 91, pourquoi ne pas la continuer jusqu’au numéro 201 ?Il fallait se blinder. Avancer seul sans une épaule à tenir.

J’ai réussi à partir, à me sauver. Je n’ai pas jeté un seul regard derrière moi. Aucun regret. Libre, libre, libre. Le divorce était consommé. Quelques années plus tard, j’y suis retourné pour y travailler. Avec les mêmes préjugés, les mêmes réticences, les mêmes clichés aussi. Elle n’a pas beaucoup changé. Elle a accueilli plus de monde. Ses enfants ont grandi. Leur galère aussi. Bon gré mal gré, j’ai dû apprendre à la connaître. A rire avec elle, discuter avec elle, me disputer avec elle, pleurer avec elle. Je me suis même surpris à apprécier certains de ses aspects. Parfois, elle me fait un peu peur mais elle ne me terrorise plus.

Malik Youssef

Précédentes chroniques à l’occasion des Cinq ans du Bondy Blog :
L-impression-d-être-dans-une-cellule (par Anouar Boukra)
Notre-banlieue-est-suspendue-à-un-fil-et-ce-fil-se-tend (par Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah)
Je-suis-fière-de-dire-que-je-suis-une-jeune-de-banlieue (par Farah El Hadri)

Retrouvez ces chroniques sur lemonde.fr

Malik Youssef –

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