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Le jour de gloire est arrivé avec son mélange d’espoir, de mélancolie, de désir et de tristesse. La définition même de l’exil. « El ghorba » en arabe. France-Maroc est un match hautement symbolique, incandescent et chargé d’histoire. Il contient tous les ingrédients et mécanismes pour construire du romanesque.

Les vingt-deux joueurs qui débuteront ce quart de finale seront, pour la plupart, des enfants d’oiseaux migrateurs, élevés dans le contraste tragique des rêves d’émancipation et des jours sans pain, fruits des collisions historiques et socio-économiques. À vrai dire, il est difficile de les nommer. « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde. Ne pas les nommer, c’est nier notre humanité », écrit Albert Camus.

Les enfants d’ailleurs

Ils sont compliqués à mettre dans une case, un panel, une catégorie. Ils ne rentrent nulle part. Ils sont d’ailleurs. Un ailleurs lointain, très lointain puisqu’il s’agit d’un endroit profond de l’imaginaire collectif, cet inconscient où se télescopent les vérités et les mensonges d’un récit national tronqué. Ils sont les gosses non désirés et camouflés par la lueur aveuglante des phares du déni.

Les sociologues nous disent qu’ils sont « issus » d’un processus migratoire, les politiques en font le « All inclusive » de leurs menus populistes. Ces enfants ne sont donc pas entièrement « d’ici » mais bien en délestage sur une voie sans « issue ». En réalité, les joueurs de l’équipe de France sont des miraculés devenus « gotha des ghettos ».

Autrement dit, l’écume à la surface d’un océan dont les courants marins charrient une précarité endémique. Dans les quartiers populaires, d’où viennent la plupart des joueurs français présents à la Coupe du monde, vivent près de 5,5 millions de personnes, soit environ 8 % de la population française, selon l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV).

L’illusion du mérite

Le taux de pauvreté y est trois fois plus élevé qu’ailleurs (43 %), l’illettrisme quatre fois plus important. Plus de la moitié des enfants de ces quartiers vivent en situation de pauvreté (56,9 % contre 21,2 % en France métropolitaine), selon l’Insee. Le taux de chômage y est bien plus élevé. En 2020, 18,6 % de la population active était sans emploi contre 8 % au niveau national, toujours selon l’institut national. Près de 45 % chez les 16-25 ans.

Les jeunes noirs ou arabes sont contrôlés par la police près de vingt fois plus que le reste de la population. Finalement, ce match est une dédicace pour les statisticiens, les forces de l’ordre, les douaniers, les fabricants de fil barbelé et les pyromanes de CNews. Dans le braillement des commentaires incessants, où le racisme d’une sénatrice paraguayenne s’ajoute à la mise au pilori habituelle de la sociologie de l’équipe de France « black black black » selon la formule d’Alain Finkielkraut, les lectures et les perceptions sont loin d’être monolithiques.

Le football, terrain de mémoire

Le football français est devenu un champ de bataille symbolique. Il n’appartient plus aux joueurs, ni aux amateurs du ballon rond. Il est devenu une planète financière au service du divertissement, des multinationales, de la course folle aux audiences et de la logorrhée xénophobe ambiante. « Le football, il a changé », avait dit Kylian Mbappé, du haut de ses 20 ans, lors d’une conférence de presse.

Pourtant, le football et son développement sont intimement liés à la vie ouvrière et à l’histoire de l’immigration en France depuis le début du 20ᵉ siècle. Ses légendes s’appellent Kopa, Platini, Zidane. Ce trio colle parfaitement aux séquences migratoires datées et documentées de la main-d’œuvre polonaise, italienne et maghrébine venue troquer la force de ses muscles au fond des mines de charbon, dans l’agriculture, les usines ou les chantiers BTP, contre la promesse d’une vie meilleure.

Ce football véritable a fabriqué du lien social, nourri les luttes collectives, politiques, syndicales et sociales, au service du destin commun. Mais il y a comme un voile troué sur cette histoire. Et parfois c’est dans les trous qu’on voit le mieux : le gamin de cité dans son enclos de problèmes et d’échecs, avec ses crampons d’occase et son rêve. Il court. Il tombe. Il se relève pour arriver au sommet, pour faire croire que l’individu seul peut battre les puissances de l’argent et les verrous de la ségrégation. Qu’il est possible de raccommoder l’estime de soi avec le plan de jeu de Didier Deschamps. Le groupe Zebda résumait la situation en une strophe :

« La France aime Noah

Mais faut qu’y gagne les tournois  

Elle aime Boli mais a jamais rien aboli… » 

Le foot n’est qu’une illusion d’optique collective qui permet aux enfants du bitume d’être des héros temporaires, de tirer leur épingle du jeu pour quelques-uns, de dissoudre leur image dans l’industrie du marketing et de la publicité. C’est aussi un placebo, un coup d’éclat furtif et joyeux pour atténuer, pendant quelques jours, les injustices d’un pays dont l’hymne national promet, à tue-tête et la main sur le cœur, un jour de gloire en trompe-l’œil…

Nordine Nabili

Photo : France-Maroc, Coupe du monde 2022

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