Que la colère lycéenne soit partie des banlieues ne devrait étonner personne. Et certainement pas le gouvernement. Depuis des années, en Seine-Saint-Denis, élèves, parents et personnels de l’Éducation nationale racontent la même école : des professeurs absents qui ne sont pas remplacés, des heures de cours qui s’envolent, des classes surchargées, des personnels qui manquent et des bâtiments qui se dégradent.
En 2024, après des mois de mobilisation pour obtenir un plan d’urgence pour l’éducation dans le 93, le Bondy Blog racontait déjà un département devenu, selon les mots des syndicats, le « laboratoire des politiques de démantèlement du service public ». Une mobilisation massive, portée par toute la communauté éducative, pour réclamer simplement que les élèves de Seine-Saint-Denis aient droit à la même école que les autres.
Une colère qui vient de loin
Deux ans plus tard, ce sont les lycéens qui se mobilisent. Ils n’ont inventé ni les plafonds qui s’effondrent, ni les postes vacants, ni les heures d’enseignement perdues. Ils ont grandi avec. Ce sont eux qui étudient dans des établissements transformés en étuves dès que le thermomètre grimpe, symptôme supplémentaire d’un bâti scolaire qui n’est plus adapté au changement climatique.
Et ils ont leurs propres raisons d’être en colère. Il y a Parcoursup, machine à trier qui concentre une bonne partie de leurs angoisses sur l’avenir. Il y a surtout cette conscience aiguë que tous ne partent pas du même endroit et que les inégalités accumulées pendant leur scolarité pèseront aussi au moment de choisir leurs études.
La police pour seule réponse
Face à cette colère, la réponse du gouvernement est indigne. Plutôt que de s’interroger sur ce qu’elle raconte de l’école et des territoires où elle s’exprime avec le plus de force, il lui cherche des instigateurs. La France insoumise et ses « proxys de l’ultragauche » seraient, selon Matignon, « à l’origine du mouvement ». Les blocages auraient désormais laissé place à des « violences urbaines ».
Mais ce n’est pas LFI qui laisse des élèves des semaines sans professeur. Ce n’est pas LFI qui les entasse dans des classes surchargées ou les fait étudier dans des bâtiments qui prennent l’eau. Ce n’est pas non plus LFI que les enseignants, les parents et le personnel du 93 interpellent depuis des années pour obtenir davantage de moyens. Et ce n’est surtout pas LFI qui a envoyé la police devant les lycées.
À Saint-Ouen-l’Aumône, dans le Val-d’Oise, un adolescent de 14 ans a perdu plusieurs dents après avoir reçu dans la mâchoire, à très courte distance, le tir d’un lance-grenades Cougar. À Tours, un autre jeune a été hospitalisé après avoir été blessé à l’œil. Selon la procureure, ses lésions sont « compatibles avec l’impact d’une balle de défense de type LBD ». Dans les deux cas, l’IGPN a été saisie.
Pour la seule journée du jeudi 1ᵉʳ octobre, près de 2 000 personnes ont été interpellées. Depuis lundi, environ 1 800 personnes ont été placées en garde à vue. Derrière les chiffres et les images, il y a une évidence que le récit des « violences urbaines » fait presque oublier : une bonne partie de ceux qui font face aux forces de l’ordre sont des mineurs.
Et cette réponse policière a quelque chose de terriblement familier. Gilets jaunes, retraites : à chaque mouvement social d’ampleur reviennent les charges, les gaz lacrymogènes, les LBD, les grenades et les interpellations massives. Comme si le maintien de l’ordre avait fini par tenir lieu de seule réponse politique.
Pour les jeunes racisés des quartiers populaires, le risque est encore plus concret. Ils connaissent déjà la police. Ils sont davantage contrôlés, davantage exposés aux pratiques discriminatoires.
C’est aussi pour cela qu’il y a quelque chose de beau dans ce mouvement. On nous raconte régulièrement une jeunesse dépolitisée, désengagée, incapable de décrocher de son téléphone. Depuis plusieurs jours, des lycéens font exactement l’inverse.
Ils discutent, s’organisent, bloquent leurs établissements, manifestent et prennent la parole. Certains savent aussi ce qu’ils risquent en se retrouvant face à la police. Ils y vont quand même. Cette jeunesse ne demande pas qu’on parle à sa place. Elle parle déjà. De son école, de Parcoursup, des inégalités, de son avenir.
De la colère aux « émeutes »
Pourtant, une autre mécanique est déjà à l’œuvre. Celle que les quartiers populaires connaissent par cœur : quand la colère éclate, on finit par ne plus parler que de la manière dont elle s’exprime.
Matignon évoque des « violences urbaines ». Marine Le Pen renchérit. « Il ne s’agit plus aujourd’hui de contestations lycéennes », assure-t-elle, mais d’« émeutes » organisées et encadrées par La France insoumise. Le mot est lâché.
Il ramène forcément aux révoltes de 2023 et à leur traitement politique et médiatique. Là encore, les voitures brûlées, les affrontements et les interpellations avaient très vite occupé tout l’espace, jusqu’à reléguer au second plan ce qui avait mis le feu aux poudres.
Le même glissement menace aujourd’hui. On compte les poubelles brûlées plutôt que les heures de cours perdues. On cherche la main de LFI plutôt que les professeurs qui manquent. On demande aux lycéens de répondre des violences commises en marge des blocages avant de demander à l’État de répondre de l’état de leurs lycées.
Des violences et des dégradations ont eu lieu. Mais elles n’effacent pas les raisons de la colère. Et dans les banlieues, cela fait des années qu’on les connaît.
Héléna Berkaoui
Photos : Sofiane Zerouala