Un épisode de canicule très intense traverse la France depuis le 16 juin. 91 % du territoire est placé en vigilance orange, le nombre de recours aux soins d’urgence dépasse les pics historiques observés lors des étés 2019 et 2025, selon les chiffres du ministère de la Santé. Le bilan des noyades depuis le 18 juin s’élève à 43 morts, principalement des jeunes.
La canicule tue en premier lieu les plus fragiles, les vieux, les précaires, les jeunes, les mal logés. Elle tue en silence des personnes silencieuses et invisibles. Elle ne fait pas de bruit. Pas d’explosion, pas de sang. Les vieux dans leur HLM, les SDF sous des ponts, le livreur à vélo, l’ouvrier sur le chantier, le gamin dans un lac, l’étudiant dans son meublé dans les combles. Les gens s’éteignent et disparaissent des radars. C’est une mort sans témoin. La canicule ajoute juste 5°C à leur silence.
On comptabilisera les morts à la fin de l’été dans un rapport que personne ne prendra le temps de lire. La canicule n’est pas neutre. Elle fait du tri. Les quartiers populaires sont en première ligne. C’est le pays du bitume, des tours et des barres avec zéro arbre et aucun parc à l’horizon. Le béton stocke la chaleur le jour et la restitue la nuit. Les appartements sont des fours, mal isolés, les fenêtres ferment mal. Pas de clim. Juste un ventilo made in China à 15 euros qui brasse l’air chaud et explose la facture d’électricité.
Et puis, il y a la double peine. Les habitants des quartiers travaillent dans les chantiers, la livraison, le ménage, la sécurité, les usines, les transports, les hôpitaux. Aucune échappatoire possible, il faut serrer les dents, se rendre au turbin et envoyer les enfants dans des établissements scolaires en ébullition. Tu transpires, tu encaisses, tu rentres cuit à 20 heures dans un appartement à 35°C. Le télétravail représente à peine 3% dans certains quartiers. Le silence, la chaleur, la fatigue, les injustices forment un cocktail explosif. C’est là que le collectif résiste le mieux et atténue les souffrances.
La voisine qui tape chez la mamie du 8ème. Le jeune qui descend des packs d’eau. Le mec du rez-de-chaussée qui ouvre sa cour pour que les gosses jouent à l’ombre. Pas de climatisation, mais on invente l’îlot de fraîcheur psychologique par la main tendue, la solidarité instantanée, l’esprit collectif. Toutefois, la canicule met à nu ce qu’on cache le reste de l’année : certains vivent dans des serres, d’autres dans des logements aux normes les plus élevées. Traiter la canicule dans les quartiers populaires ne doit pas relever de la charité mais d’une politique publique d’égalité. Une société se juge aussi sur la manière dont elle traite ses silences.
Nordine Nabili