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Toi qui rentre dans le métier pour réparer le monde (rien que ça). Tu te sens probablement, comme moi, un·e relégué·e de l’histoire mais peu importe, tu as trouvé une raison d’écrire, de rencontrer des inconnus, de raconter nos histoires, celles des relégué·es. Et ta prose, ton œil, sont prometteurs, on te dit. Et bien sûr qu’ils le sont. Ceux que tu lis dans les journaux ont écrit cent fois la même chose, ont répété cent fois les mêmes mensonges sur toi, tes ami·es, celles et ceux que tu aimes, et ceux qui sont morts.

Tu marches dans une procession, autour de toi, des centaines de personnes endeuillées d’une mort niée. Deux enfants sont morts, poursuivis par la police. À l’époque, les détails t’importeront beaucoup : pourquoi ils ont été pris en chasse alors qu’ils étaient sur un deux-roues, pourquoi leur casier judiciaire changerait quelque chose, pourquoi ils n’ont pas eu le droit à l’enfance. Des questions qui te torturent, mais — tu le remarqueras assez vite — pas tes confrères et consœurs, pourtant bien plus expérimenté·es et payé·es que toi.

Ils s’appelaient Adam et Fatih, ils n’étaient pas blancs, et vivaient dans un quartier populaire. Tu aimerais que ce ne soit pas aussi simple, cela le sera trop souvent. Ce sera la première d’une série de funérailles refusées, attaquées, auxquelles tu assisteras, que tu raconteras.

Adam, Fatih, Adama, Théo, Cedric, Chahinez, Shireen, Nahel, Souheil et tous ceux dont tu n’auras pas le nom, effacés derrière un rapport de police, un communiqué de la préfecture ou d’une armée. Meurtres policiers, crimes d’État, féminicides et irresponsabilités. Et des suicides, de tes amis gays, trans, désacralisés dans la mort aussi, mégenrés, étouffés dans le placard (placardisés), niés dans leur vie.

Il te faudra lutter contre la fin, croire qu’autre chose est possible, que la vie vaut

Certains jours, ce sera trop, il faudra pleurer, s’entourer d’amis, d’amants, de professionnels. Il faudra. Il te faudra lutter contre la fin, croire qu’autre chose est possible, que la vie vaut. That life matters.

Et dans la lutte, tu trouveras des camarades, des âmes douces qui, comme toi, ont été reléguées, en qui tu trouveras un salut. Ces personnes seront ton souffle, une grande raison de vivre, la beauté du vivant. Mais leurs histoires te déchireront ce qui te restait de naïveté envers cette profession, sa violence, sa mise au pas, sa bêtise criminelle, sa déshumanité: sa capacité à virer de l’humanité des enfants, des hommes et des femmes. Ensemble, vous vous embrasserez, vous vous donnerez une raison de vivre contre leur désir de mort.

Rien, cependant, ne te préparera à vivre de ton temps la justification d’un génocide par tes collègues. La relativisation, la mise en compétition des vies, le racisme crasse, la machine qui se déchaîne pour justifier la mort et le droit à la vie racialisé.

La confraternité supposée de la profession ne leur fera jamais oublier leur race. Tu le sentiras dans tes viscères.

Tu seras témoin de sa force de frappe au milieu des bombes, des corps déchiquetés, des enfants démembrés, affamés, morts en couveuse, des pères (des hommes, oui!) pleurant toutes les larmes de leur corps, leur enfant froid serré contre leurs corps, ces pères, ces frères exclus du décompte des “femmes et des enfants”, tous et toutes arrachées à leurs familles, réduits à des sous-entendus réprobateurs de collègues en blazer propre au ton suspicieux mais posé, dans un studio propre d’un quartier cossu d’une capitale occidentale.

Un jour même, je te le jure, ils discuteront de sa valeur, de la potentialité statio-balnéaire d’un territoire arraché à son peuple rasé, exterminé.

Palestine, un seul mot aux lettres infranchissables, au peuple insupportable

Palestine, un seul mot aux lettres infranchissables, au peuple insupportable, portant la culpabilité européenne antisémite coloniale, forcé de rejouer notre histoire, sous les titrailles de tes collègues et les rappels à l’ordre de tes supérieurs. Un peuple brasier, qui t’animera comme toutes les âmes douces de ce monde, fer de lance du refus de la mort, militant pour la vie.

Il te faudra y croire. Je t’écris pour que tu t’y accroches, que tu cherches inlassablement le chemin vers la vie, pour toi, les âmes douces mais aussi les perdues, les blessées, les en colère, les rancunières, les violentes, les meurtrières. Il te faut écrire, lutter, vivre. Pour eux, pour nous, pour les enfants de toute terre, qu’ils soient tous épargnés du sort de victime, suprémaciste, colon, ou génocidaire, que leur seule douleur soit celle d’avoir trop aimé sans jamais le regretter. Qu’ils puissent imaginer un monde vivant. Promets-le nous.

Arno Pedram



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