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Depuis le soir du second tour des élections municipales, la France des plateaux parisiens est en panique devant la découverte des enfants cachés des partis de gauche. Toute une génération, fatiguée d’attendre dans une file interminable, s’est échappée des placards et des tiroirs du PS et du PCF, pour gagner des élections où chaque bulletin a été arraché avec les dents. Elle est heureuse de cette victoire et exhibe sa fierté et sa joie sans complexe. C’est son mai 1981.

Ces nouveaux élus, dont la physionomie apparaissait exclusivement dans les sujets police-justice, ont des patronymes difficiles à prononcer et des corps habituellement visibles uniquement sur des scènes musicales, des terrains de sport ou des vélos Deliveroo.

Le 22 mars, l’onde de choc a fait le tour des plateaux, et par voie de conséquence, la déferlante raciste a pris une autre dimension. Depuis, tout est permis : le racisme à visages et à mots découverts, les procès d’intention, les interviews garde à vue, la suspicion en illégitimité, les récitations coupables des discours anthropologiques du 19ème siècle contraire à la dignité humaine. Il s’agirait presque d’une compétition acharnée pour remporter le trophée de l’expression la plus odieuse, celle qui fera le tour des réseaux sociaux et provoquera la plus haute vague d’indignation.

L’élection de Bally Bagayoko and Co autorise toutes les outrances. C’est le principal enseignement de cette élection. L’Arcom dont le pronostic vital était déjà bien engagé depuis quelque temps, a rendu l’âme dans la foulée.

Depuis Sarkozy et son ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale en 2007, une large partie de la classe politique française a rompu officiellement le cordon sanitaire avec l’idéologie d’extrême droite. Avant cette date, le RN (ex FN) était un instrument technique au service de la gauche et de la droite, par intermittence, pour instrumentaliser les débats, pour mettre les enjeux politiques réels sous le tapis, et surtout pour obliger les électeurs, pieds et poings liés, à faire barrage pour faire gagner un camp ou l’autre.

Désormais, l’infusion des idées rances est totale. L’idéologie d’extrême droite est devenue l’étalon de mesure de la politique française. Elle dispose de ses canaux médiatiques, de ses éditorialistes, de ses chroniqueurs. Elle est leader dans la bataille effrénée pour le contrôle des esprits. L’extrême droite évolue, elle ne cherche plus à effacer la démocratie mais à la subvertir de l’intérieur. Ce basculement s’inscrit dans un contexte bouleversé par les débats incessants et stériles sur les identités, le retour fracassant du fait religieux, l’apparition de médias de masse séparatistes et ségrégationnistes, ainsi que l’émergence de nouveaux types de mobilisations à travers les plateformes numériques.

L’extrême droite, dont l’ADN politique est exclusivement basé sur la polarisation de la société, est au centre du jeu et impose son agenda. D’ailleurs, les vents mauvais traversent une grande partie des pays européens. Ce projet politique dispose d’un électorat réceptif aux idéologies d’ordre, d’autorité et d’anti égalitarisme, hostile à l’État, aux élites, aux services publics, aux combats collectifs pour l’émancipation. Ce virus mortel de l’extrême droite, pour reprendre une expression de Jacques Chirac, attend patiemment son heure, il se réveille et sème la tragédie de temps à autre, avant de sommeiller quelque temps et de revenir à la charge au gré des crises économiques ou morales.

La démocratie est un équilibre précaire qui promeut la liberté d’expression et d’action. C’est à la fois sa force et sa fragilité. C’est ce qui permet à l’extrême droite d’être dans son élément et de nourrir la militarisation de la politique. Elle investit la rue, les tribunes, la presse et l’édition, fragilise les services publics pour instiller un climat de défiance interne et les préparer à la prédation du privé, pour faire entendre un discours de rupture, anti élite, antisémite, xénophobe et masculiniste.

Comment peut-on faire face à la catastrophe qui vient ? En premier lieu reconnaître que le danger est réel, objectif et imminent. En politique, les majorités se font et se défont. Elles sont conjoncturelles dans le respect des institutions, socles indispensables de la démocratie. Instrumentaliser les idées d’extrême droite peut être un pari gagnant à court terme. Ignoble et impardonnable à moyen terme. Ces postures irresponsables deviennent la source de légitimation du récit ségrégationniste de l’extrême droite et de ses idées abjectes.

Ce que les éléments de langage appelle « la normalisation ou la parole décomplexée », au quotidien ce sont des destins brisés, du racisme, du séparatisme mortifère. L’extrême droite est une descente balisée vers la ruine et le désastre. La brutalité du débat public est son carburant. Croire l’inverse en pensant tirer un bénéfice électoral ou éditorial est non seulement une indignité mais aussi une corruption de l’âme.

Il existe une littérature riche sur l’histoire de l’extrême droite, son ancrage, son instrumentalisation, ses fausses promesses et ses dangers. Avec l’extrême droite, les intérêts privés s’immiscent toujours dans les affaires publiques. Mépris, domination et vengeance sont ses lignes politiques. Elle impose son monde vénéneux, troque « ce qui est vrai » par « ce que je crois ». Ses électeurs, par peur ou dégoût, s’imaginent à l’abri de l’enfer promis aux autres, aux minorités, aux étrangers !

C’est un moment historique pour acter s’il subsiste encore des responsables politiques soucieux de la démocratie et de la cohésion sociale, ou bien uniquement des comptables l’œil rivé sur leur boutique et leur carrière, incapables de prendre conscience des conséquences de leurs petits calculs. La noblesse de la politique est de construire du lien, de la confiance entre les citoyens et du progrès social.

Il est urgent d’allumer l’éclairage public sur les valeurs républicaines qui nous ont permis d’emprunter les chemins de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Contrairement aux discours toxiques, nous sommes beaucoup plus nombreux à vouloir une société juste, ouverte et solidaire au service du destin commun.

Nordine Nabili

Photo : Ramdan Bezine 

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