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Plonger implique un risque mortel. Prendre de l’élan, se lancer dans le vide, sans filet, sans savoir si, dans la seconde qui suit, on s’immerge ou on se crashe. Plonger, c’est jouer sa vie. À la télévision avant-hier, Adèle Haenel, actrice et militante, a joué la sienne.

« J’ai pris une décision. Je vais parler. »

Adèle s’avance au bord du précipice. Son regard bleu d’eau froide se plante dans la caméra, en traverse l’objectif, s’affiche sur les écrans de contrôle, se diffuse par les antennes, se faufile dans les fils, les câbles, la fibre, atteint les écrans des salons et des téléphones, gagne nos yeux mais, surprise, il y passe seulement, ne s’y arrête pas. Sa destination est autre. Elle se trouve au-delà de nos rétines, dans un endroit plus intime, caché, secret. C’est à nos consciences que son regard s’adresse.

« La densification de l’angoisse ne ment pas. Ce fauteuil où je m’assois est un plongeoir. Le premier mot sera un saut dans le silence télévisuel qui englue le pays. Ce brouhaha médiatique qui masque sans répit l’absence omniprésente de certaines paroles. »

Rebond après bond, Adèle prend de l’élan. La gorge est serrée, la voix fébrile, mais l’œil est franc. Elle ne vacille pas. La peur ne gagnera pas. Son regard s’accroche pour ne pas tomber. Il n’y a plus un bruit. Cela fait des mois qu’il n’y a plus de bruit, de toute façon. On ne parle plus, on n’EN parle plus. Même pas besoin de mentionner ce qui est tu pour que l’on comprenne. Nous savons tous, nous savons tout, mais nous savons surtout nous taire.

Il faut bien que quelqu’un se désigne pour briser le silence. Alors elle va le faire elle-même, elle va parler. Elle en a les épaules. La parole est à elle. Allez, saute, Adèle, lance-toi, s’est-elle peut-être ordonné pour se donner du courage. Quitter le plongeoir, redescendre l’échelle la tête basse, parce que finalement, on n’a pas eu le courage de sauter, est impensable. Il est déjà trop tard pour faire marche arrière.

« Pareillement, la phrase est courte. Et pareillement, j’ai peur. Mais puisque je suis ici, il faut parler pour dire ce qu’il y a dans ce silence. Afin que tout le monde l’entende. » 

Vous êtes prévenus, il vous faudra entendre. Plus encore, écouter. Il est temps. Elle n’a que quelques secondes, Adèle. Plus le temps de faire de belles phrases. Elle sait qu’il n’est plus l’heure de disserter, dans sa tête elle est déjà en l’air. Trois ans que ça dure, se dit-elle sans doute alors qu’elle s’apprête à s’élancer. Trois ans, putain… Plus le temps pour les pirouettes, les arabesques, pas de chorégraphie, aucun mouvement superflu. Il faut aller droit au but. En face, l’attention est fugace, chaque seconde coûte cher. L’opportunité est unique, une carte blanche. C’est maintenant, Adèle. Chaque mot compte. Ses pieds quittent la planche. Elle plonge.

« L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. »

Douze mots, rien de plus. Douze mots qui changent tout. Le mouvement est limpide, réduit à sa plus simple et nécessaire expression, comme un souffle vital. Sans l’ostentation du terme de trop. Dans cet instant entre le plongeoir et l’eau, où rien n’a d’emprise que la gravité, où l’on ne sait encore si on vole ou on tombe, Adèle a tout dit : parler des victimes ne suffit plus, il faut aussi dénoncer les responsables. Elle nous dit d’évoquer la tempe, et le pistolet, oui, mais pas seulement. Elle nomme le doigt sur la gâchette, l’œil dans le viseur, l’endroit d’où vient la balle. Rien ne sera plus comme avant pour Adèle. Elle a touché l’eau.

« N’acceptez pas l’inacceptable, alors sanctionnez Israël, et libérez la Palestine. »

Exiger justice à l’impératif. Elle ose. Quitte à plonger de si haut, elle peut bien se le permettre, ça n’arrivera qu’une fois. Utiliser les mots. Incriminer les criminels. Se permettre la voix haute pour dire ce qui ne se dit plus. Trouver la force, l’abnégation de parler au nom de ce qui est tu, au nom de ceux que l’on tue. Autour d’elle, terrassé par le silence, le public applaudit deux secondes trop tard. Deux secondes pour absorber le choc, comprendre ce que l’on vient d’entendre. Réaliser que quelque chose vient de se passer.

Adèle sait ce qu’elle risque de ce plongeon. D’autres sont tombés avant elle, célèbres ou anonymes, leurs corps et leurs voix dissous dans l’eau, pulvérisés dans l’impact, simplement d’avoir parlé, simplement d’avoir nommé. Leur planche savonnée, leur corps visé en plein vol comme un canard chassé, l’eau du bassin vidée avant qu’ils ne l’atteignent. Ils et elles sont nombreux.ses à avoir sauté. À avoir perdu, mais à avoir gagné, au fond. Adèle a déjà gagné. Elle n’avait plus rien à perdre, de toute façon.

***

Plonger implique un risque mortel. Une inévitable collision avec la surface, parfois au prix de soi. Comme on saute, on atterrit. Si l’on veut s’insérer sans bruit, les mains tendues ouvrent l’eau, le corps qui les suit s’y glisse sans une goutte, à peine un clapotis. Adèle a feint le plongeon, mais dans l’air a réuni ses genoux sur sa poitrine, entouré ses jambes de ses bras, et fait d’elle-même une bombe. Qui éclabousse, dérange, hurle, remet les yeux en face du génocide.

Sa performance, sur le site de France Télévisions, n’existe déjà plus. Toute une machinerie est en branle pour broyer Adèle, la réduire au silence, elle qui, justement, a plongé pour ne pas se taire. Elle a évoqué les violences sexistes et sexuelles, et la Palestine. C’est ce deuxième thème qui affole. A-t-elle appelé au meurtre ? À la haine ? À la vengeance ? Non, elle a simplement demandé des comptes. Demandé justice. Et contre elle des voix s’élèvent, les mêmes qui se taisent face aux massacres, qui parfois même approuvent.

Alors, comme Adèle, à nous de plonger. Elle a fait sa part, à nous la nôtre. Nos voix doivent être plus fortes que leurs silences. À nous de garder en vie ce sacrifice en forme de saut. À nous de poursuivre le geste d’Adèle, de faire de ses ronds dans l’eau un tsunami. À nous de faire de ses mots les éclaboussures qui réveillent ceux qui se taisent et entachent ceux qui font taire.

Ces mots, ces flammes qui devraient nous consumer tous, de vivre sur la même Terre où se déroule cette tragédie.

Les héroïnes sont celles dont on fait siens les mots. Celles qui les disent pour nous, avant nous. Alors à notre tour, utilisons, répétons, scandons, approprions-nous les mots d’Adèle, si clairs, si simples. Et faisons savoir que nous aussi, comme elle, nous ne nous résignons pas.

Nous n’acceptons pas l’inacceptable.

Sanctionnez Israël, et libérez la Palestine.

Ramdan Bezine

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