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Quand on sortait du collège Jean Jaurès, juste derrière la mairie, on allait au Quick. On achetait des frites. On se faisait des Long Fish ou des mozza sticks surgelés. On les partageait à trois ou quatre. On allait pas au Quick par goût — alors même que leur slogan publicitaire était « Nous, c’est le goût », et c’était faux, mais on y allait parce qu’on avait pas de thune.

En face du Quick, il y avait le Franprix de la mairie. L’été, c’était une manière de rester bien au frais. On traînait dans les rayons. On achetait des nouilles chinoises et on les bouffait comme des chips. On était au collège, on avait pas d’argent. Nos parents non plus. Le matin, on leur grattait quelques pièces. Si on les accumulait, ces pièces, ça finissait par faire quelques euros. On les dépensait là-dedans. Comme des enfants qui ont la dalle.

Depuis, le Quick est devenu Burger King. Et en face du Burger King de Saint-Ouen, depuis quelques jours, il y a Master Poulet. Master Poulet, c’est pour ceux qui n’ont pas les moyens d’aller au restaurant de Thierry Marx — sur le trottoir d’en face. Pour les gamins qui eux aussi ont la dalle en sortant du collège et ne sont jamais allés au Meïda, la brasserie méditerranéenne qui a remplacé la bibliothèque municipale, puis la salle de sport municipale, sur la place de la mairie.

Master Poulet, ça coûte trois ou six balles. Ce n’est pas un truc de bourgeois. Pas un resto sympa. Pas un hôtel. Pas une fromagerie bio, comme il y en a plusieurs maintenant à Saint-Ouen.

Quand on sortait du collège, on avait faim. Les ados ont toujours faim. C’était le temps de l’enfance, de l’errance, de la vie précaire. À Saint-Ouen, on entrait dans des épiceries qui, depuis, sont devenues des opticiens ou des café-librairies. On connaissait tout le monde : c’est ça, la vie locale. On était chez nous. Mais la ville a, peu à peu, été grand-remplacée par de nouveaux commerçants et une nouvelle clientèle. C’est ce qu’ils appellent, la mixité sociale.

Un jour, ma mère m’a appelé. Un homme et une femme venaient de frapper à la porte de chez nous, dans le quartier des Puces de Saint-Ouen. Ils lui ont expliqué que bientôt, notre immeuble sera détruit au profit d’un hôtel. Ma mère a pris ça au sérieux. Ils avaient des tas de documents dans les mains. Ils lui ont expliqué qu’elle serait relogée. Où ? Quand ? Ils n’avaient aucune information supplémentaire à lui fournir. Juste cette menace.

Dans la rue proche de chez nous, il y avait déjà Ma Cocotte, un restaurant qui venait d’ouvrir, dessiné par le designer-star Philippe Starck. En bas de chez moi, un immeuble de bureaux était devenu un Mob Hotel. Une sorte d’hôtel sans charme, mais « éco-responsable » qui « se distingue par son engagement en proposant des chambres éco-conçues, un restaurant-bar certifié bio, des cosmétiques naturels, bio et made in France, mais également avec son MOB Shop made in Le Marais ou sa boutique Patagonia pour ne citer que quelques exemples. » L’hôtel a également une piscine extérieure.

L’histoire de l’implantation de Master Poulet n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la volonté politique. Depuis l’enfance, j’ai connu des Quick, des McDo ou des kebabs à Saint-Ouen. Pourquoi Master Poulet serait plus nocif que ces autres chaînes ? Parce que son image est plus populaire. Son image est celle de jeunes sans moyens, issus de classes populaires qui, véritablement, sont de moins en moins bienvenus à Saint-Ouen. Voire chassés.

Le paysage a changé. Et c’est ça, le vrai sujet. Quelles volontés politiques pour ces familles, dont le pouvoir d’achat est à plat ? Quelles solutions pour le bien commun ? Si le sujet est la malbouffe et la santé publique, pourquoi ne pas imaginer une cantine municipale et solidaire, qui pourrait également faire du poulet frit, et qui couterait le même prix que Master Poulet ? Pourquoi ne pas activer un réseau associatif et militant qui pourrait s’emparer de ces enjeux et proposer une offre alternative ?

Vendredi dernier, je suis allé devant Master Poulet. Il y avait une longue file d’attente, et des caméras de télévision. Tout le monde ne parle que de ça. Des gamins commandaient des ailes de poulet. Ils se prenaient en photo devant. C’était le combat des images : nous contre le pouvoir, nous contre l’institution. Manger au Master Poulet de Saint-Ouen était devenu un acte de rébellion. D’autres n’avaient pas du tout entendu parler de la polémique. Ils venaient là pour manger, point. Un peu plus tard, une dame aux cheveux gris est passée devant, accompagnée d’un jeune homme. Elle lui disait : « Ça va foutre un bordel pas possible, ce truc… Et t’imagines les odeurs ? ». Le problème était donc bien ailleurs : le bruit et l’odeur.

Mehdi Meklat

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