Cet article est publié en partenariat avec l’hebdomadaire indépendant Politis.
Le 27 octobre appartient à Zyed et Bouna, le 19 juillet à Adama. Nahel est désormais lié à une date devenue rendez-vous, le 27 juin, jour de la réalisation de son funeste destin. Trois ans plus tard, si l’affaire à son nom existe bel et bien médiatiquement – quoique soumise aux intermittences du calendrier judiciaire –, Nahel, adolescent mort entre les mains de la police, peine à garder corps au-delà du symbole.
Dès les premières heures, les mots des médias grand public déshumanisent. Le temps de la réflexion n’existe pas. Ce mécanisme ne surprend plus. Nahel, comme d’autres avant lui, a été immédiatement sali du soupçon afin d’éviter toute empathie, toute identification, quitte à laisser penser qu’il méritait ce qui lui est arrivé. Nahel n’est mort que depuis quelques minutes qu’une journaliste de CNews lui invente déjà un casier judiciaire « long comme le bras ». « Délinquant », « multirécidiviste », peu importe que les mots soient vrais tant qu’ils sont prononcés.
Même sa mère n’est pas épargnée. Dès le départ dépeinte comme défaillante – comme toutes les mères des quartiers populaires, régulièrement jugées incapables d’élever leurs enfants –, Mounia Merzouk a carrément vu la sincérité de son deuil questionnée, quelques heures à peine après la mort de son fils unique. Imagine-t-on pire déni d’humanité ?
Depuis trois ans, les seuls espaces médiatiques où est respectée cette humanité sont les initiatives indépendantes. Des médias qui, au fil des mois, participent à maintenir en vie le souvenir de Nahel, le liant aux destins des autres victimes. Tous participent à ancrer cette tragédie dans une réalité plus vaste que l’anecdote, sans forcément attendre la date anniversaire pour utiliser les bons termes.
Parmi eux, le Bondy Blog, figure de proue du journalisme des quartiers populaires depuis vingt ans, incarne la pertinence de la question de la décentralisation et de la nécessité de diversité des points de vue. Sa genèse en est le parfait exemple : au cœur des révoltes à la suite de la mort de Zyed et Bouna en 2005, le journaliste suisse Serge Michel ouvre un bureau de correspondants à Bondy. Sur place, atterré par l’absence des voix des quartiers populaires dans le débat médiatique français, il cofonde le Bondy Blog avec Mohamed Hamidi, enseignant en université et enfant du cru. Ensemble, ils lancent la dynamique qui permet aux concernés de se saisir de leurs propres récits, avec leurs propres mots.
Et s’il est un mot qui aujourd’hui revêt une importance capitale, c’est celui de « meurtre ». En mars 2025, le parquet de Nanterre avait requis le renvoi de Florian M., policier auteur du coup de feu mortel, devant la cour d’assises. Un an plus tard, les faits étaient requalifiés en « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner », les charges établissant l’intentionnalité du tir estimées insuffisantes. Le 10 juin dernier, la Cour de cassation a annulé cette requalification, rendant l’éventualité d’un retour de ce terme dans le débat public autorise la perspective d’un autre regard sur « l’affaire Nahel ».
Il implique une volonté, un choix. Un coupable. Un autre récit médiatique qui prendrait en compte le statut de victime du jeune adolescent et rendrait, à lui et à sa mère, une forme d’humanité qui leur est jusque-là partiellement niée. S’il est établi, s’il est même permis de penser que Nahel a été victime d’un meurtre et qu’il n’a pas mérité cette fin, alors peut-être que l’on saura collectivement se souvenir, se dire avec les bons mots que, dans cette voiture, le 27 juin 2023, un policier a tué un enfant.
Ramadan Bezine