« Je suis indigné de ce qui m’est arrivé. Que ces gens soient policiers et soient chargés de nous protéger, je trouve ça affligeant. » Au tribunal judiciaire de Paris, Issa, 17 ans, est en quête de réponses. Accompagné de son avocat, Me Pierre Brunisso, le lycéen est venu déposer plainte, lundi 26 octobre, pour des faits de violences volontaires aggravées, d’atteinte arbitraire à la liberté individuelle et de séquestration.
Les faits dénoncés remontent au samedi 17 octobre, journée de mobilisation contre la vie chère marquée par de fortes tensions entre manifestants et forces de l’ordre. Depuis le début du mouvement lycéen, plusieurs cas de violences policières présumées sur des mineurs ont été signalés.
Ce soir-là, après avoir participé à la manifestation, Issa se dirige vers le Forum des Halles pour prendre les transports et rentrer chez lui, à Clichy-sous-Bois. Les forces de l’ordre sont particulièrement mobilisées dans le secteur. « Ils étaient tout autour de la place, ils nous encerclaient, ils nous chargeaient et nous gazaient », raconte-t-il.
Pris dans une nasse, le jeune lycéen tente de s’en extraire. Vers 20 h 30, à proximité du magasin Lego du Forum des Halles, il affirme avoir été pris par surprise par une dizaine de policiers en uniforme. Selon la plainte déposée par ses représentants légaux, les fonctionnaires l’auraient mis à terre, frappé à coups de pied, de poing et de matraque, avant de le menotter. « J’ai été pris à partie par la police, j’ai été frappé et violenté, puis menotté au sol », témoigne-t-il auprès du Bondy Blog.
Mais les violences dénoncées ne s’arrêtent pas là. Toujours selon la plainte, le lycéen aurait ensuite été remis à une seconde unité de policiers, dont la plupart ne portaient pas d’uniforme et étaient cagoulés. Pendant près d’une heure, les fonctionnaires l’auraient contraint à les suivre le long du boulevard de Sébastopol, en direction de Notre-Dame. Toujours menotté, la cheville enflée et peinant à marcher, Issa raconte avoir été poussé et frappé à plusieurs reprises, sous un torrent d’insultes et de moqueries.
« Les policiers ont tenu des propos inappropriés, à caractère sexuel. Ils ont aussi sous-entendu que si j’avais été racisé, ils m’auraient fait pire », rapporte le lycéen. Dans sa plainte, son avocat évoque également l’emploi du terme raciste « bougnoule » par l’un des fonctionnaires, qui aurait interrogé Issa sur ses origines.
Plus grave encore, le jeune homme affirme que les policiers se seraient servis de son corps pour se protéger d’éventuelles attaques extérieures. « Un des collègues du policier qui me maintenait menotté a répété à plusieurs reprises : “Le bouclier humain, c’est devant”, en parlant de moi », rapporte-t-il. Avant d’ajouter : « Ils m’ont utilisé comme bouclier humain et m’ont menacé de recommencer. »
Blessé, menotté et relâché sans explication
Au terme de cette heure passée sous la contrainte, Issa affirme avoir été relâché par les policiers, après que ces derniers l’ont photographié sans lui en expliquer la raison. Selon son récit, aucun motif ne lui aurait été communiqué pour justifier son interpellation. Il n’aurait pas davantage été présenté à un officier de police judiciaire.
« Je n’ai eu accès ni à un avocat ni à un médecin, étant donné que je n’ai pas été emmené au poste. Ils m’ont simplement trimballé sur le boulevard de Sébastopol pendant une heure. Ils se sont amusés, quoi », raconte-t-il.
Selon la plainte, le jeune homme souffre d’une entorse à la cheville, présente plusieurs ecchymoses et éraflures sur le corps ainsi que des douleurs au poignet. Des photographies de ses blessures ont été jointes à la procédure.
Pour Me Pierre Brunisso, les faits dénoncés sont d’une extrême gravité. « Au-delà d’être juste immoral, utiliser quelqu’un comme un bouclier humain, c’est prohibé pas seulement en France, c’est aussi prohibé en droit de la guerre », dénonce l’avocat, qui rappelle que cette pratique est interdite par le droit international humanitaire.
Lors du dépôt de plainte, ce dernier a demandé l’identification des policiers mis en cause et la préservation des éléments susceptibles d’éclairer le déroulement des faits. Il a notamment sollicité la saisine de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la conservation des images de vidéosurveillance du Forum des Halles et du boulevard de Sébastopol, ainsi que des éventuels enregistrements de caméras-piétons et des communications radio des unités déployées.
« Ce qu’on demande, c’est la saisine de l’IGPN. On demande aussi le gel de toutes les caméras vidéo, là où ça s’est passé, c’est-à-dire entre Châtelet-Les Halles et l’avenue de Sébastopol. On demande à ce que les policiers soient identifiés et suspendus le plus rapidement possible », explique Me Brunisso. L’avocat se montre toutefois sceptique quant à d’éventuelles sanctions administratives. « On n’est pas dupes. Au regard des discours qui ont été tenus par Laurent Nunez, on sait très bien qu’aucune suspension administrative ne sera effectuée. »
Contacté par le Bondy Blog, le parquet de Paris confirme l’ouverture d’une enquête à la suite du dépôt de plainte, confiée à l’IGPN, pour « atteinte arbitraire à la liberté individuelle par dépositaire de l’autorité publique » et « violences avec arme, par personne dépositaire de l’autorité publique, en réunion et suivie d’une incapacité totale de travail n’excédant pas huit jours ». Sollicitée par le Bondy Blog, la préfecture de police de Paris n’a pas répondu à nos questions.
« Ce qui m’est arrivé ne me dissuade pas d’aller manifester »
Élève au lycée Alfred-Nobel, à Clichy-sous-Bois, Issa a participé à plusieurs reprises aux blocus organisés devant son établissement pour réclamer de meilleures conditions d’éducation. Le 10 octobre dernier, il faisait partie des 90 lycéens de Seine-Saint-Denis invités à l’Assemblée nationale à l’initiative de plusieurs députés de La France insoumise, afin de porter leurs revendications et de présenter leurs propositions.
À cette occasion, le jeune homme avait lui-même pris la parole pour dénoncer les violences policières subies par le petit frère d’un de ses camarades. Une semaine plus tard, il affirme en avoir été victime à son tour. Une ironie amère.
Si le petit frère de son ami n’a pas été en mesure de porter plainte, Issa, lui, peut compter sur le soutien de ses parents, qui l’encouragent à prendre la parole. Un soutien qu’il sait ne pas être accessible à tous. « J’ai eu des privilèges sociaux qui me permettent de m’exprimer devant les bonnes personnes. Je sais qu’il y en a qui n’ont pas cette chance-là », souligne-t-il.
Pour autant, le lycéen ne se fait pas d’illusions sur la portée de sa démarche judiciaire. S’il espère que sa plainte aboutira, il s’interroge sur ce qu’elle pourra réellement changer. « J’espère que la démarche va aboutir. Après, même si ça aboutit, ça va être quoi ? Une condamnation ? Peut-être une mise à pied des policiers, mais ça ne réglera pas le problème sur le fond. »
Rappeur en herbe, le jeune Clichois ne cache ni son esprit contestataire ni sa critique du système actuel. « Ça fait 70 ans qu’on subit des politiques d’exclusion, qu’on est parqués dans du bitume, donc ça pète », estime-t-il.
Le 20 octobre, le Défenseur des droits, chargé notamment de veiller au respect de la déontologie des forces de l’ordre, indiquait avoir reçu 46 saisines depuis le début de la mobilisation lycéenne. Parmi elles, « plus d’une dizaine » concernaient des faits survenus les 17 et 18 octobre.
« C’est terrible, le nombre de personnes qui m’ont contacté et aussi l’intensité des violences », témoigne Me Pierre Brunisso. L’avocat estime que les violences exercées sur les jeunes manifestants répondent à une volonté de les humilier et de les dissuader de se mobiliser. « L’objectif, c’est de leur faire mal pour les dissuader », affirme-t-il.
Mais cette expérience ne semble pas avoir entamé la détermination d’Issa. « Ce qui m’est arrivé ne me dissuade pas d’aller manifester, j’irai manifester encore plus fort s’il le faut », assure le lycéen.
Fatoumata Koulibaly