#LESBÂTISSEURS Le Front De Mères qui ambitionne de devenir un syndicat de parents d’élèves dans les quartiers populaires, n’a qu’un an mais il commence déjà à se reproduire, localement, un peu partout. Fatima Ouassak est l’une de ses deux fondatrices. Portrait.

Son action, Fatima Ouassak la dédie entièrement aux enfants. « Parce que nous aimons nos enfants, parce que nous voulons leur transmettre tout ce qui pourra les rendre plus forts », écrit-elle dans l’« Appel du Front de Mères » avec Diariatou Kebe, l’autre fondatrice du collectif en mars 2017. Dans ce texte fondateur de leur mouvement, elles y dénoncent l’inégalité des conditions d’enseignement dans les quartiers populaires. Ces injustices sociales sont le fondement de leur mobilisation.

« Il y a toujours eu une tension entre ce que je laissais paraître et ce que j’étais »

Des inégalités, Fatima Ouassak, maman deux fois, raconte en avoir rencontré de nombreuses. Avant même que sa fille n’intègre l’école maternelle, on lui pose la question de son alimentation à la cantine. Quand elle annonce sa volonté de ne pas faire manger de la viande à sa fille, la maman a droit à des sermons, des conseils et une absence de dialogues. « Pourquoi ne pas lui laisser le choix ?!« , « Il faut tout faire goûter aux enfants« , « C’est la République !« , lui explique-t-on, à l’école et à la mairie. « Il y a une confrontation d’autorités contradictoires pour l’enfant qui doit mettre en question la parole de l’un ou de l’autre« , analyse-t-elle. La mère de famille se tourne alors vers un syndicat de parents d’élèves, qui colle l’étiquette « communautariste » à sa démarche. « Je ne demandais que des plats végétariens mais on pensait que j’avançais masquée ! On me parlait d’alimentation halal. C’est même allé jusqu’à me parler de Daesh », rapporte-t-elle.

« Masquée« , « déloyale« , « traîtresse« . Des mots que Fatima a entendus tout au long de son parcours, de ses études à Sciences Po Lille à ses activités professionnelles de chef de projet en politique de la ville dans le quartier Wazemmes de Lille et consultante en politiques publiques. « Quand j’étais plus jeune, j’avais vraiment le look à la Ni Pute Ni Soumise. On espérait en me voyant que j’allais être critique par rapport à ma famille, critique par rapport aux pays arabo-musulmans. Je suis musulmane et pratiquante. Je suis fière et je revendique tout ça ! Il y avait donc toujours une tension entre ce que je laissais paraître physiquement et ce que j’étais », se souvient la femme de 41 ans.

Fatima Ouassak

Du Rif marocain à Sciences Po Lille

À partir de son vécu et ses expériences, Fatima Ouassak décide de fonder son propre espace : le Front de Mères qui ambitionne aujourd’hui d’être un réel syndicat de parents d’élèves. Elle n’est pas novice en matière de politiques publiques, c’est son métier. La consultante qui intervient pour les collectivités territoriales ou pour l’État traite des questions d’inégalités, de discrimination ou plus précisément de violences faites aux femmes. Parallèlement, la quadragénaire est aussi fondatrice du Réseau Classe/Genre/Races et cofondatrice d’Ensemble pour les Enfants de Bagnolet (EEB)… Ces casquettes qui s’accumulent renforcent sa conscientisation politique et alimentent son action. Créer des espaces de luttes, la Bagnoletaise l’a toujours fait.

Née dans le Rif marocain, Fatima a grandi à Lille Sud, une des banlieues populaires de la grande ville du Nord. « Mes parents étaient analphabètes. Mon père surinvestissait dans l’école. Si je ramenais un 18/20 à la maison, il me demandait où étaient passés les deux points manquants !  Nous vivions dans un petit logement à Lille Sud. Avec sept frères et soeurs, il n’y avait pas assez de place après l’école donc nous étions envoyés à l’étude ».

Après un Bac S, elle commence un cursus en prépa maths. Elle se souvient de ses premières notes. « J’ai commencé à -24 ! Et ma deuxième note, c’était -10 ! Un prof m’a dit ‘continuez, bientôt vous aurez zéro!’ Donc je me suis dit, sauve qui peut, je ne veux pas aspirer à avoir zéro dans ma vie!”, raconte-t-elle en souriant. Ses études supérieures s’enchaînent à Sciences Po Lille. Sa thèse porte sur les terreaux de la gouvernance. Son étude de cas se fera au Maroc.

Collectif féminin à Wazemmes

De sa première année à Sciences Po Lille, Fatima se remémore surtout ce cours de droit constitutionnel, l’un des premiers du semestre. « J’avais 18 ans. Déjà pour moi, Sciences Po c’était un choc car j’arrivais dans un milieu quasiment totalement blanc. Le Ramadan venait de commencer. Et notre prof de droit constitutionnel commence son cours en disant qu’il veut faire une parenthèse sur le Ramadan. Il entame sa critique, dit que c’est une aberration, dit des choses comme ‘les Arabes ont inventé le zéro et se sont enfermés dedans ». Dans ma tête, ça bouillonnait. Je voulais lui crier mon indignation. Mais quand je me suis levée, tous mes mots humains se sont envolés et j’ai sangloté. J’ai descendu les gradins en pleurant et je n’ai rien pu dire à part maugréer ».

Parallèlement à son parcours scolaire, la jeune fille de vingt ans commence à militer : sa première bataille passe par le sport, l’autodéfense. Avec d’autres boxeuses de Wazemmes, Fatima monte un collectif exclusivement féminin et organise des événements autour de la confiance en soi, du rapport aux autres et de la violence faite aux femmes. « On ne voulait pas seulement réduire la question aux violences qu’on pouvait vivre dans les quartiers ; ça concernait aussi d’autres espaces dont le travail : les agressions racistes ou le harcèlement subis sur le lieu professionnel ». Le discours pousse à l’autonomie avec le refus d’attendre d’être protégée.

C’est dans le café Le Village à Bagnolet qu’ont lieu plusieurs réunions du Front De Mères

L’ancrage local avant tout 

Puis à Roubaix, Fatima creuse les questions de mémoire de l’immigration et du rapport de filiation et de transmission au travers de l’association « Femmes, Filles de… ». « On se posait beaucoup la question de la double identité, le fait d’être entre deux cultures. Nous avions besoin d’interroger nos parents aussi ». Aujourd’hui, Fatima se rappelle de ces réunions comme des lieux de libération de la parole et de larmes aussi. « Il y avait beaucoup de femmes d’origine algérienne. Elles venaient avec leurs mères et questionnaient tout ce passé de la guerre d’indépendance de l’Algérie. C’était l’occasion de partager des expériences communes ». Des questions qu’elle continue d’explorer aujourd’hui avec le Front de Mères.

Parallèlement, la jeune fille qui fait des allers-retours entre Roubaix et Lille se rapproche du MIR, Mouvement des Indigènes de la République, en 2005. Elle écrit des articles, participe à des rassemblements. « J’ai écrit une quinzaine d’articles, sur des questions liées à l’antiracisme, toujours les mêmes en fait ! Dans mon travail de consultante, je voyais de nombreux projets en direction des femmes issues de l’immigration et je tournais un peu ces questions autrement lorsque j’écrivais ». Aujourd’hui, la jeune femme n’écrit plus pour eux mais insiste. « Ce n’est pas du tout pour des raisons politiques !” Fatima répond ressentir le besoin d’être ancrée au niveau local, à l’instar du Front de Mères et refuse le discours idéologique, hors sol. « Si tu dis projet sans dire local, ça ne m’intéresse pas. Stratégiquement, je pense que ce n’est pas ce qu’il faut faire ».

Ce besoin d’ancrage, elle le lie à son métier de consultante en politique publique. « Mon militantisme est vraiment lié et articulé à mon travail. Beaucoup de choses vont me mettre en colère, m’envahir et j’aurais besoin de les retravailler dans d’autres espaces« . C’est la raison qui la pousse à fonder le Réseau Classe/Genre/Race. Après plusieurs travaux de consulting entre 2000 et 2010 sur les femmes issues de l’immigration, elle décide de mettre en réseau les projets bénéfiques et concrets en direction de femmes qu’elle a repérées dans son cadre professionnel.
Le militantisme de Fatima vise le concret, les retombées rapides.

« La dignité, la chose la plus importante que je veux transmettre à mes enfants »

Tous les travaux de celle qui se définie comme un « anti-produit de ce que la France lui destinait en tant que femme issue de l’immigration » touche de près ou de loin une même entité : la cellule familiale.

Elle raconte, dans un frisson, cette anecdote sur son enfance. « Lorsque ma mère m’accompagnait à l’école, elle portait des couleurs criarde, refusait de parler le français. Elle insistait pour me tenir la main et plus on s’approchait de l’école, plus je retirais ma main de la sienne. Parce qu’elle me tapait l’affiche ! Et elle, elle resserrait sa main sur la mienne. Ma mère m’a appris à ne pas avoir honte de ce qu’on est. Et cette dignité c’est la chose la plus importante que je veux transmettre à mes enfants ».

Ce besoin de transmettre revient sans cesse dans le discours de Fatima Ouassak. « Je ne veux pas qu’on apprenne à ma fille à avoir honte de son histoire ou de sa religion. Je refuse le dilemme entre la réussite scolaire et la dignité. Le plafond de verre de la réussite en France, c’est la dignité ».

La maman entre dans le détail de sa filiation, raconte l’histoire du Rif, région qui cultive la résistance. Ses yeux pétillent lorsqu’elle évoque Djamila Bouhired, figure de lutte algérienne, la décrivant comme une inspiration. Elle, ses 22 printemps et son rire brandi à la face des juges français et de leur condamnation à mort qui venait de tomber sur la tête de la jeune combattante en 1957, en pleine guerre d’indépendance de l’Algérie.

Elle ne décrit pas ses parents comme militants mais insiste sur la transmission orale de l’histoire du Rif. Elle se souvient visiter, avec admiration, les grottes du Rif, enfant, où se cachaient les moudjahidates et moudjahidines. Et rappelle sans cesse cette devise : « La dignité ou la mort ».

Amanda JACQUEL

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