La « petite Banane », c’est le surnom que sa mère lui donnait petite. « Pour elle, j’étais trop française. Jaune dehors et blanche dedans », se souvient-elle. Aujourd’hui, elle a donné ce « sobriquet », comme elle l’appelle, à son blog. Elle, c’est Grace Ly, née à Grenoble, en Isère, avant d’emménager dans la région parisienne lors de ses six ans. Ses parents ont fui le Cambodge où ils faisaient des études de médecine pendant le génocide des années 1970. Là-bas, ils étaient la troisième génération de sino-khmer : « Déjà, ils étaient une minorité. Mais même quand tu dis ‘Chinois du Cambodge’, tu es en deçà de la complexité de la réalité », tient à préciser Grace.

Pour ses parents, leur arrivée en France signifie dire adieu à leurs précédentes études de médecine. La logique de la survie économique et sociale s’impose : « Il fallait du pain sur la table alors ils ont fait les boulots les plus stéréotypés : ils ont tenu un restaurant où on servait des nems puis un vidéo-club où ma mère vendait des chinoiseries, comme on dit en français ! ». Alors Grace, aînée d’une famille de trois enfants, grandit en pensant être un cliché.

Nous, on était le bizarre

Dès l’enfance, à l’école, le racisme est présent se rappelle Grace Ly : « J’ai toujours été consciente de cette différence. C’était plutôt un racisme banalisé, indolore, un racisme ordinaire comme on dit, pour ceux qui le commentent. Mais ce n’est jamais ordinaire pour ceux qui le reçoivent. (…) J’ai appris que la norme, c’est pas ce qu’il y avait chez moi. Et quand tu es enfant, la différence tu la ressens. Notre langue est bizarre, ce qu’on mange est bizarre…. Nous, on était le bizarre ». L’image de la Chine et plus généralement de l’Asie relayée dans les magazines français l’affecte, la peine, la fragilise. Elle dit avoir longtemps été mal dans sa peau : « Je ne voulais pas être associée à ce que les gens trouvaient négatifs. Aujourd’hui encore, l’image de la Chine c’est celle du péril jaune. Ce qu’on voit dans les médias c’est ‘ »ils sont partout, ils rachètent  nos vignes », etc… »

Enfant, elle se rêve autre, souvent. Elle se souvient de Delphine, son amie et voisine à Clichy-la-Garenne (92) et de sa vie qui ressemblait à celle des livres, contrairement à la sienne, peu représentée : « Je voulais être elle, je voulais les mêmes yeux, les mêmes cheveux, les mêmes parents. Son petit frère avait une voiture rouge dans sa chambre en guise de lit. Même ça j’en rêvais ! », sourit-elle avant d’ajouter : « Mais ce que je ne voyais pas, c’est que Delphine adorait venir chez moi. Elle adorait la promiscuité. Quand je regarde les photos de mes anniversaires, il y a mes quinze cousins-cousines et au milieu, ravie d’être là, il y a Delphine, tout sourire. »

Les Asiat, des immigrés exemplaires

Après son bac en poche en 1996, Grace se dirige vers des études de droit. Spécialisée dans la propriété intellectuelle, son master en poche, elle part s’installer en Angleterre pendant quatre ans à partir de 2004. Elle passera et obtiendra son barreau en 2010. Aujourd’hui, elle-même se décrit comme un élément de cette minorité perçue comme « exemplaire » et « silencieuse », par opposition aux autres présentés comme bruyants et problématiques. « Par exemple, on nous disait, ‘vous les asiat’, vous cravachez ! Je regardais autour de moi et je me disais que, oui, c’est vrai. Mais en fait, c’est ce que tous les immigrés font, tous cravachent ». Elle cite encore les commentaires sur les manifestations suite à la mort de de Chaolin Zhang, ce couturier d’Aubervilliers agressé mortellement par trois jeunes le 12 aoît 2016  : « Les gens disaient que maintenant qu’on commençait à faire du bruit, on allait perdre de notre superbe… Comme si, en s’indignant contre une injustice, on devenait nous-même indignes ! » Et d’ajouter : « Pour la communauté asiatique, il y a une tentation de ‘white-passing’, par notre couleur et la situation économique privilégiée de l’Asie. Par exemple, dans le film « Get out » de Jordan Peele, le seul Asiatique qui apparaît à l’écran est du côté des dominants. Et même à l’intérieur de notre communauté, il y a un déni de l’existence du racisme anti-asiatique qui se base souvent sur des stéréotypes positifs. Je n’ai jamais vécu de discrimination à l’embauche par exemple ». Elle se souvient par exemple de cette amie comédienne qui lui assurait n’avoir jamais vécu de discriminations alors que les rôles qu’on lui propose se limitent à “la masseuse” du film.

Tout est question de représentation

C’est en devenant mère en 2007 que Grace éprouve la volonté de se réapproprier sa représentation. « La naissance de mes enfants c’était une renaissance pour moi. La question de la transmission s’est imposée à moi. La maternité m’a permis de me recentrer sur moi. Et je me suis rendue compte qu’après avoir fait ces études pour faire plaisir à mes parents, je voulais écrire ».

Elle lance La Petite Banane en 2011, « un blog de food mais pas que » peut-on lire en sous-titre. « A la base, je voulais parler des restaurants dans lesquels mes parents m’emmenaient, pour me réapproprier ma culture et mes racines. En exil, la nourriture est un moyen d’être en connexion avec ce pays d’origine perdu ». Mais déjà, il y a une volonté de lutter contre les préjugés dont souffre la gastronomie asiatique : « Je lisais des inepties sur cette cuisine. Il y a l’idée que la cuisine asiat’ peut être fourbe. C’est important de contrebalancer des avis d’internautes mal-éclairés. En expliquant pourquoi on mange ça, l’origine de ce plat, comment le faire, etc »

Puis, dans cette démarche de réappropriation de sa culture et de ses racines, l’envie d’arborer bruyamment autre chose de sa communauté, de combattre tous les poncifs qui émanent de différents côtés, se fait pressante. Grace lance as web-série « Ca reste Entre Nous« . Le titre, loin d’être exclusif, reflète ces conversations intimes en même temps qu’il fait la nique au cliché d’une communauté qui resterait toujours « entre elle ».

Ça reste entre-nous parle de sujets universels exprimés avec la particularité de nos vies

A la base, elles sont trois femmes qui font le constat d’une représentation tronquée, réduite, de leur communauté. UnE boite de production hongkongaise décide de financer le projet. Trois premiers épisodes sont réalisés dès 2016 :  “Le premier épisode se concentre sur les clichés vécus par les femmes asiat’. Et on voit que sur les quatre femmes autour de la table, trois d’entre elles, ne sont pas mariées à un asiat’ ! » sourit Grace. « Le fait de ne rassembler que des femmes de notre communauté, c’est aussi ne pas prendre le risque qu’on vienne minimiser notre vécu; qu’on n’ait pas besoin de se justifier, qu’on comprenne toutes de quoi parle l’autre parce qu’on l’a vécu aussi ! »

Dans le premier épisode, les quatre femmes décortiquent les représentations qu’elles ont subies, ces « injonctions à être » selon leurs origines. “La femme asiat’ est souvent associée à une commodité désirable, un trophée, un objet. C’est la femme docile au vagin serré », lâche Grace. « Et inversement pour l’homme asiatique, dans cette vision coloniale, il manque de virilité, il aurait un petit sexe, il devient indésirable. C’est ce à quoi les trois hommes du deuxième épisode s’attaquent ” décrit la réalisatrice.

Campagne de financement participatif

Devant le succès des débuts de la série sur Youtube, la jeune femme décide de monter une association en avril 2018 : elle peut désormais s’appuyer sur l’aide d’une dizaine de bénévoles pour les épisodes à venir. « Le nerf de la guerre reste l’argent. C’est pour ça qu’on a lancé une campagne de financement participatif  qui prend fin le 30 juin.” Au programme : six autres épisodes avec des thèmes comme la reconversion professionnelle, l’expatriation en Asie, le vieillissement, la beauté au féminin, la santé mentale et les religions, « tous ces thèmes de société sur lesquels on ne nous donne jamais la parole. Mais aussi ceux qui font parfois sauter quelques tabous au sein de notre communauté comme le rapport à soi par exemple. Ou celui de la reconversion professionnelle puisque nos parents nous attendent souvent en cols blancs ».

La généralité des sujets sont aussi un moyen de parler à tout le monde : « On parle de sujets universels exprimés avec les particularités de nos vies ! Dire que la série est universelle, c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire parce que ça signifie qu’on ne s’arrête pas à notre faciès ». Grace souhaite d’ailleurs pouvoir représenter tous les points de vue, toutes les voix : “Le but c’est vraiment que ça devienne 100% collaboratif. On m’a déjà reproché d’être hétéronormée dans mes propos par exemple. J’aimerais qu’on fasse des épisodes qui donnent voix à la communauté LGBTQI+ asiatique.”

J’ai souffert de ma représentation. J’ai mis beaucoup de temps à ne pas faire ce qu’on attendait de moi. Je veux que mes enfants sachent qu’il peuvent faire ce qu’ils veulent

La jeune femme est loin de s’arrêter là. Elle troque aussi la caméra pour le clavier. Parallèlement, elle travaille sur son premier roman, sous la direction de l’écrivaine Faïza Guène. « C’est le roman que j’aurais aimé lire en étant jeune adulte. L’histoire d’une Française aux origines sino-cambodgiennes. J’explore sa construction et comment elle fait face aux évènements de la vie avec ce bagage ». La sortie est prévue chez Fayard pour l’automne prochain. « J’ai souffert de ma représentation. J’ai mis beaucoup de temps à ne pas faire ce qu’on attendait de moi. Je veux que mes enfants sachent qu’il peuvent faire ce qu’ils veulent ».

Exposer la diversité, c’est le crédo de cette mère de trois enfants. D’ailleurs, Grace remarque avec ironie que le désagréable « sketch » de Gad ElMaleh sur « le chinois » ne se conjugue qu’au singulier : « C’est quoi en fait un Asiat’? On est tous mis dans le même sac parce que la définition n’est jamais construite par nous. Par exemple, je vous signale que géographiquement l’Inde est aussi en Asie ! Pourtant, en France, on n’en parle pas comme des Asiat! » En se réappropriant la narration, Grace compte bien oeuvrer contre les divisions. « D’ailleurs, on a aussi lancé “Kiffe Ta Race” avec Rokhaya Diallo, en janvier 2018. L’idée c’est aussi de montrer que le vécu des personnes racisées a des points communs. C’est un peu notre vie intime, entre copines, à l’écran. C’est assumer que notre société est faite de communautés et arrêter de le voir comme négatif. En Angleterre, ‘community’ est un terme tourné vers le progrès. Il faut lui redonner ses lettres de noblesse en France ».

Amanda JACQUEL

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