Le Bondy Blog : Vous êtes la fondatrice et présidente de l’association Zonzon93. Parlez-nous de cette association ? Comment a-t-elle vu le jour et quelles sont ses missions ?

Laëtitia Nonone : L’idée de fonder une association pour agir dans la prévention de la délinquance m’est apparue nécessaire en 2008. L’objectif était à l’époque d’accompagner des jeunes tout en les sensibilisant à la réalité du monde carcéral. En clair, nous ne voulions pas que les jeunes se retrouvent en prison ou dans le pire des cas décédés. Du coup, de 2008 à 2017 nous nous sommes entourés de professionnels et de bénévoles qui oeuvrent avec nous dans ce sens. Le but de Zonzon93 était de réagir face à la situation d’urgence dans nos quartiers en essayant de comprendre les jeunes, avec leur histoire propre, pour essayer de les accompagner au mieux. Il fallait faire cette sensibilisation autour du milieu carcéral et de ses réalités, et il fallait que nous prenions les choses en mains. Ensuite, on a travaillé sur réinsertion sociale et professionnelle de ces jeunes, qui peut être une réelle difficulté après un séjour en milieu carcéral. En 10 ans, nous avons accompagné une centaine de jeunes avec leur famille, réuni des bénévoles, organisé des évènements et une plateforme d’écoute a été mise à disposition des jeunes afin d’apporter les réponses les plus adaptées à leur situation.

Le Bondy Blog : J’ai été étonnée d’apprendre que votre association vivait sans subventions. Comment fait-on pour faire tout ce travail de terrain que vous et votre équipe faîtes sans aides financières ? 

Laëtitia Nonone : ​En effet, nous avons été très peu financés mais c’est en partie de notre faute car nous avons du mal à remplir les appels à projets. Quand on est sur le terrain, c’est dur de se poser derrière un bureau pour remplir des demandes de financements complexes. Mais ce temps est révolu car nous savons que pour accompagner au mieux les jeunes sur notre territoire il nous faut de l’argent. Nous sommes des personnes en situation précaire, et nous aidons des personnes en situation précaire ! Quand tu es toute la journée face à ton miroir tu as envie que cela change, tu as envie de les accompagner au mieux… Alors, aujourd’hui nous avons une stagiaire qui travaille dessus et nous avons aussi démarché des institutions.

Le Bondy Blog : Votre association fête ses 10 ans cette année. Qu’est-ce qui a changé sur le terrain par rapport à 2008 ?

Laëtitia Nonone : La plupart des problématiques sont les mêmes qu’autrefois, à quelques différences près.
Aujourd’hui, on rajoute un handicap à la population de ces quartiers avec le contexte géopolitique et la menace terroriste : la radicalisation en elle-même est un problème, mais elle l’est d’autant plus par les fantasmes et idées qu’elle véhicule auprès du reste de la population dans les médias, qui ont du mal à distinguer islam et islamisme. En revanche, même s’il reste du chemin à parcourir, on remarque l’émergence d’initiatives positives avec une grande mobilisation associative depuis 10 ans et beaucoup de projets à destination directe de la population des quartiers prioritaires.

Le Bondy Blog : Votre association lance un nouveau projet « Génération Avisée », vous pouvez nous en parler ?

Laëtitia Nonone : « Génération Avisée », c’est un programme d’accompagnement à destination des jeunes femmes âgées de 12 à 25 ans : le but est de les guider vers leur émancipation, leur insertion professionnelle, de leur donner accès aux services les plus adaptés pour elles, et de prévenir une détresse mentale et psychologique. À partir de septembre 2018, nous mettrons à disposition des jeunes filles un lieu rien qu’à elles dans la ville de Bobigny : le Club #GA. Nos bénévoles, qui auront été spécialement formés, proposeront une écoute grâce à une plateforme téléphonique. Elles seront actrices de leurs propres projets et pourront s’appuyer sur le soutien de notre réseau de professionnels de la santé, de l’emploi, de la formation, etc.

Le Bondy Blog : D’où est venue cette idée ? Un évènement particulier, une anecdote, des témoignages ?

Laëtitia Nonone : Avec Zonzon93, nous avons travaillé avec beaucoup de jeunes filles qui nous ont partagé leur expérience, leurs difficultés et ce qu’elles voulaient pour leur ville et pour elles. Créer un réseau pour les filles, c’était leur demande avant tout. Avec les années, leur absence dans le paysage urbain est de plus en plus frappante : il faut leur faire de la place dans leur ville, dans la société. Nos cousines, nos sœurs, nos amies se sont pour la plupart dirigées vers des voies professionnelles qui ne leur correspondent pas, discriminées au quotidien, et elles assument énormément de responsabilités familiales. De plus, elles souffrent souvent de réelle détresse psychologique, sans pouvoir trouver d’interlocuteur pour les aider : le délai d’attente pour un rendez-vous avec un professionnel de la santé mentale va de 6 mois à 1 an ! Rendre ces services d’aide immédiate accessibles au plus grand nombre est une de nos priorités avec ce programme.

Le Bondy Blog : Vous lancez une campagne de financement. À quoi vont servir les dons très concrètement ?

Laëtitia Nonone : Ces dons vont nous permettre d’installer la structure d’accueil de Bobigny, ouvertes en priorité au Balbyniennes, mais accessible à toutes celles qui souhaitent prendre part au réseau « Génération Avisée ». C’est un financement qui nous permettra aussi d’ouvrir notre centre d’écoute et de former nos bénévoles écoutants pour répondre au mieux aux jeunes !

Le Bondy Blog : Il y a aussi une volonté de faire venir des marraines qui donneront du temps à ces jeunes filles et qui seront des rôles modèles. 

Laëtitia Nonone : Oui car ces femmes ne sont pas visibles ! Il y a un vrai potentiel et des femmes extraordinaires dans ces quartiers mais à qui on ne donne pas spécialement la parole, qu’on ne met pas assez en avant. C’est pour cela que nous voulons créer ce réseau de soutien et de marrainage ; pour montrer aux jeunes que toutes les grandes choses que ces femmes ont accomplies, elles peuvent les accomplir aussi.

Le Bondy Blog : Vous dites que tout ça doit se faire en partenariat avec les garçons, les hommes. Pourquoi c’est si important pour vous ?

Laëtitia Nonone : Il est important d’inclure les garçons dans le projet et le processus d’émancipation des
jeunes femmes afin de faire évoluer les attitudes sociales. Depuis le début, l’association est engagée dans la lutte contre les discriminations et le phénomène de ségrégation dans les cités, c’est pour cela qu’on souhaite éviter de compartimenter les genres en favorisant la mixité. Un Conseil Stratégique Opérationnel Génération Avisée, composé paritairement de 7 garçons et de 7 filles, participera aux projets du programme : cela permettra de valoriser les garçons et les encourager à échanger afin de trouver des solutions car nous sommes convaincues que le travail de mixité est une nécessité.

Le Bondy Blog : En 2015, vous disiez dans un entretien à France Culture que c’est encore plus compliqué pour les garçons issus des quartiers dans les rapports vis-à-vis des institutions. Comment l’expliquez-vous ?

Laëtitia Nonone : Les garçons sont les vitrines de nos quartiers, on les voit, ils prennent l’espace, ils font du bruit et parfois ils dérangent. La relation avec la rue est totalement différente quand tu es un garçon ou une fille. Il y a beaucoup d’amalgames faits sur les garçons de banlieue, du coup ils ne sont pas traités comme les filles. Par exemple, un contrôle policier sera totalement différent si c’est une fille ou un garçon, d’ailleurs nous les femmes nous nous faisons rarement contrôler. Les gens sont plein de préjugés. Du coup, que ce soit l’école, la rue, les gens, les institutions, vous pourrez constater que le traitement est différent au même titre que les garçons sont plus tranquilles une fois à la maison alors que nous les filles on ne chôme pas. « Les filles s’occupent de l’espace et les garçons occupent l’espace« , j’avais entendu cette phrase un jour dans un séminaire et je la trouve bien !

Le Bondy Blog : On entend de plus en plus le discours de « quand on veut on peut », un discours à l’américaine qui consiste à faire croire que chacun peut réussir s’il s’en donne les moyens. Est-ce que cet état d’esprit vous satisfait ?

Laëtitia Nonone : Non, je ne suis pas du tout d’accord avec ce ce que j’appellerai un slogan commercial. Je nuancerais et je dirais plutôt « quand on a envie de faire quelque chose, donnons-nous en les moyens psychologiques et matériels« . L’échec doit rester une option et non une fatalité. Mais il faut être réaliste : pour une certaine catégorie de personnes, cela risque d’être plus compliqué que pour d’autres car pas de réseau, pas d’argent.

Le Bondy blog : Est-ce que le drame de votre travail de terrain reconnu, c’est que ce soit une association comme la vôtre ou d’autres qui le fassent et que les institutions n’arrivent pas à remplir totalement leur rôle.

Laëtitia Nonone : Je suis un peu fatiguée de ce genre de questions ! Je pense que tout le monde a son rôle à jouer et qu’il faut arrêter de se rejeter la balle. Ceci dit, j’aimerais vraiment que l’Etat renforce sa politique de prévention et de réinsertion, mais je ne compte pas rester assise en attendant que les choses changent de là-haut. J’ai des enfants qui habitent dans le 93 et je ne me vois pas les regarder dans les yeux plus tard et leur dire que je n’ai rien fait pour leur avenir. C’est pour nos enfants qu’on agit avant tout.

Le Bondy Blog : Vous êtes membre du Conseil national des Villes, de la coordination « Pas sans nous », de l’Observatoire de la Fraternité, quel est votre prochain défi ?

Laëtitia Nonone : Ce ne sont pas des défis, c’est un parcours de vie comme il en existe beaucoup dans les quartiers. Je ne suis pas la seule à œuvrer quotidiennement dans le 93. J’ai créé Zonzon93 en 2008. Quelques années plus tard, j’ai rencontré Mohammed Mechmache. En 2014, j’ai intégré « Pas Sans Nous » ce qui m’a permis en 2015 d’intégrer le Collège Acteur Economique et Social en son nom au Conseil national des Villes, … Et aujourd’hui, c’est un plaisir pour moi de partager avec le Bondy Blog et de rendre officielle la proposition qui m’a été faite hier matin, par le cabinet du Président de la République de faire partie du Conseil Présidentiel des Villes afin de lui apporter notre regard sur le quotidien des quartiers. Mon défi sera de passer du constat aux actes concrets en faveur des habitants : qui ne tente rien n’a rien ! je suis habitante de la Seine-Saint-Denis, mes actions associatives m’ont permis de me déplacer à Marseille comme à Mulhouse, à Mayotte… La politique de la ville concerne tout le territoire français : les problématiques des départements d’Outre-mer me touchent et me révoltent autant que celles des habitants de la Seine-Saint-Denis. J’ai deux objectifs : rendre opérationnelle Génération Avisée en métropole et en outre-mer, et prétendre à influencer les politiques publiques. L’espoir fait vivre…

Le Bondy Blog : En quoi c’est important de faire partie de ces cercles ?

Laëtitia Nonone : Évoluer dans le monde associatif, c’est ce qui m’a forgée mais à un moment donné on est confrontés à un plafond de verre : ce plafond de verre c’est la politique. S’intéresser, comprendre les enjeux et les stratégies, c’est la clé pour pouvoir agir, car tout est lié à la politique. On nous a trop longtemps exclus de ces cercles, et trop souvent utilisés et réduits au rôle du Noir ou de l’Arabe de service. Aujourd’hui, c’est à la fois une reconnaissance et la suite logique d’un combat collectif.

Propos recueillis par Nassira EL MOADDEM

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