Un mobil-home qui parcourt les rues pour offrir une douche aux personnes en situation de précarité. Le principe est aussi simple que surprenant. Et il fonctionne depuis bientôt sept ans. L’idée est partie de trois copines de Malakoff (Hauts-de-Seine) mais elle a fait son chemin : Mobil’douche compte aujourd’hui cinq salariés. Concentrée dans le sud de Paris et de la petite couronne, l’association a également un véhicule à Avignon, fait des interventions à Issy-les-Moulineaux ou Vincennes et va bientôt arriver à Saint-Denis, Antony et Nanterre.

Pour ma première maraude, j’ai la chance d’être affecté au véhicule de Jean-Pierre Obiang. Premier salarié de l’association, engagé peu de temps après la création de la structure, il est aujourd’hui le responsable national des maraudes : « Ma fonction consiste à organiser les maraudes sur Paris, avec les quatre véhicules dont nous disposons, et celles à Avignon, où nous en avons un, explique-t-il. J’ai aussi pour rôle de présenter notre projet dans d’autres métropoles. Le but est que les villes prennent conscience de la précarité sanitaire dans laquelle vivent les SDF pour agir au plus vite. »

Je préfère passer 15 minutes ici qu’une nuit dans un centre du 115

Et cette campagne de médiatisation fonctionne. Les « petites sœurs », comme les appelle Jean-Pierre, se développent ainsi un peu partout à travers la France et l’Europe. Dans tous les cas, il s’agit de particuliers ou de municipalités qui, après rencontre avec des membres de l’association, ont exporté ce concept dans leur pays respectif : « D’ici peu de temps, Berlin accueillera sa première Mobil’douche. En attendant, on trouve aujourd’hui la Rolling’douche à Bruxelles et le concept s’est même exporté aux États-Unis, en Californie. »

Il est près de quatorze heures lorsque nous partons de la mairie de Pantin, où habite mon hôte du jour, direction le 17ème arrondissement de Paris pour le début de cette maraude. Soit 25 minutes de trajet ou l’occasion pour Jean-Pierre de me raconter les nombreuses péripéties qu’il a pu vivre avec d’autres journalistes, eux aussi intéressés par le sujet. « Une fois, j’ai reçu un appel d’un journaliste, raconte-t-il. Il m’explique qu’avec un collègue, ils voulaient faire un reportage sur les SDF. Au fur et à mesure de la discussion, ils me disent qu’ils ne veulent interroger que des sans-abri antillais et rien d’autre. J’ai raccroché tout de suite. » Il prend sa respiration, avant de lancer : « Non mais qu’est-ce qu’ils ont cru ? Que je tenais un restaurant SDF avec une carte pour les goûts et les couleurs de chacun ? » Néanmoins, les journalistes ne sont pas les seuls à en prendre pour leur grade, les hommes politiques aussi : « Un jour, Bruno Gollnisch (député européen RN, ndlr) est venu voir comment fonctionnait le système de maraude de l’association. Alors que nous étions à l’arrêt, il s’est empressé d’aller voir un sans-abri. Il a réussi à lui dire ‘Donnez-moi votre adresse, on reviendra vous aider’. »

Nous nous arrêtons aux abords d’un Franprix. A l’entrée se trouve Olivier, 56 ans, sans domicile depuis quatre ans et habitué de l’association : « J’ai connu Mobil‘douche via un ami, lui aussi à la rue. Avec le Samu social, ce sont les uniques associations auxquelles je fais confiance. Grâce à eux, j’ai la garantie d’au moins une douche par semaine ». Comme beaucoup, Olivier fuit les hébergements d’urgence et autres solutions institutionnelles. « Mobil’douche nous apporte une intimité et un confort que l’on ne retrouve pas ailleurs, explique-t-il. Je préfère mille fois passer quinze minutes ici qu’une nuit toute entière dans un centre d’hébergement d’urgence. » La sécurité, morale et physique, est également une donnée qui entre en ligne de compte : « Là-bas, les agressions sont monnaie courante, dit-il en référence aux centres d’hébergement du 115. Au moins, dans la caravane, je ne suis pas obligé de rester constamment sur mes gardes, je peux respirer. »

Des dons de grands hôtels ou de citoyens faute de pérennité financière

Deuxième étape de mon reportage : le 14e arrondissement, où une seconde Mobil’douche tourne ce jour-là. Le trajet est l’occasion pour Jean-Pierre de m’expliquer la précarité dans laquelle exercent ces travailleurs sociaux : « L’association compte cinq salariés, tous en contrats aidés. Ces contrats sont les seules aides de l’Etat. Et encore ! Avec les mesures prise par le gouvernement l’année dernière, les contrats aidés sont passés de 459 000 en 2017, à 200 000 en 2018. Pour l’instant, nous n’avons pas été touchés, mais qu’arrivera-t-il si l’Etat décide d’arrêter de nous aider ? Qu’est-ce qu’on dira aux sans-abri ? »

Marie-Thérèse tire, elle aussi, la sonnette d’alarme. Bénévole au sein de l’association depuis deux ans, cette retraitée d’origine belge nous parle du traitement des sans-abri et des personnes mal logées en France, qu’elle juge « inqualifiable » : « A Bruxelles, lorsque j’étais dans des associations de ce type, nous étions a minima soutenus par la mairie. Ici, rien ! » La présidente et co-fondatrice de l’association, Ranzika Faïd, ne dit pas autre chose : « On est dans une situation difficile, qui sera bientôt alarmante. Je ne peux pas embaucher en l’état. Nos véhicules dorment à l’extérieur et subissent du vandalisme. Ce sont autant de fonds qui ne sont pas mis au service des bénéficiaires. On est appelés de partout en France, on aimerait vraiment se développer. »

Arrivés sur place, nous retrouvons la Mobil’douche avec son fonctionnement. La voiture arpente les rues. Ici, elle s’arrête près d’un sans-abri qu’elle connaît, un des nombreux habitués du dispositif. Là, c’est un autre qui la hèle comme on hélerait un taxi. A l’intérieur, une douche, un lavabo, une banquette et de quoi se doucher, se coiffer, se raser… Mobil’douche fournit tout, comme l’explique sa présidente : « Nous fonctionnons essentiellement avec des dons. Nous avons des partenaires qui peuvent être des grands hôtels parisiens, des entreprises, des mairies, des citoyens… Tous ces gens nous mettent à disposition des produits, du gel douche, des serviettes, ce dont on a besoin. Sans ça, on ne pourrait pas vivre. »

Au cours de notre reportage, nous n’avons pas cessé de voir des femmes et des hommes bénéficier des services de l’association. Une œuvre d’utilité publique qui pourrait pourtant, demain, ne plus être possible. « On ne peut pas embaucher, nos véhicules sont parfois vandalisés, on a deux véhicules à l’arrêt faute de moyens, énumère Ranzika Faïd. Actuellement, nous recherchons 10 000 euros pour financer un nouvel emploi au sein de l’association. » Une somme importante, mais si faible au regard de l’enjeu. Si on l’oublie bien souvent, l’hygiène fait partie intégrante du droit à la santé, pilier fondamental des droits de l’Homme. Un des devoirs élémentaires de l’Etat, donc, envers sa population.

Amine HABERT

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