« Moi j’étais passé pro’ ceinture noire de la flagellation personnelle et de la procrastination ». Qu’il est loin ce temps qu’a connu Mohamed Koussa il y a encore quelques années. Aujourd’hui, le voilà champion du monde de lecture rapide à 40 ans. Ce samedi 17 février, celui qui est enseignant à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) a donné rendez-vous dans le XXe arrondissement de Paris pour son atelier intitulé « Les Clés du Savoir » qu’il propose depuis septembre 2017 avec son propre centre de formation, la MKAcademy. Devant lui, huit participants impatients de découvrir ses secrets de mind mapping et de lecture rapide.

La première question que pose Mohamed à ses élèves d’un jour c’est celle de leurs objectifs. Le petit Ilyès, onze ans et demi, prend la parole. « Moi, je veux réviser plus vite mes leçons ». Son père, Stéphane G., qui a fait le déplacement de Dunkerque, enchaîne. « J’aime lire, je veux augmenter mon volume de connaissance et je n’ai jamais le temps. Donc je suis frustré ». À leurs côtés, Yassine, jeune auto-entrepreneur de la Courneuve. « Moi, je veux reprendre goût à la lecture. Et puis j’ai besoin de rapidité, je ne veux pas avoir l’impression que ça prenne trop de temps ». Onysha, 20 ans, venue de Bordeaux jusqu’en Île-de-France pour les vacances scolaires, se dit, elle, passionnée par le langage du cerveau et la programmation neuro-linguistique. Tous ont des raisons particulières de participer à cette formation mais la majorité en a entendu parler sur les réseaux sociaux. « Jusqu’alors, ce n’était que du bouche-à-oreille. C’est la première fois qu’il y a autant de gens qui ne sont pas de mon entourage », se satisfait Mohamed.

La journée de formation, qui s’étend de 9 à 18 heures, se décompose en quatre modules : la concentration, la mémorisation, la prise de note et les mécanismes de lecture. Utiliser la respiration pour se concentrer, faire appel à l’imagination et aux dessins pour créer du souvenir, avoir recours à un guide visuel (son index, un stylo, un bâtonnet en bois) pour fluidifier la lecture… Les conseils prodigués par Mohamed Koussa viennent parfois bousculer certaines pratiques. « Mon fils danse, il bouge tout le temps quand on fait les devoirs », partage Salima, 33 ans. « Ça c’est humain, il faut le laisser faire », lui répond Mohamed Koussa qui critique les traditionnels « tiens toi bien sur ta chaise », « ne te balance pas », « la réponse n’est pas inscrite au plafond ».

Champion de France puis champion du monde

Il y a quatre ans, Mohamed Koussa était à la place des gens qui viennent désormais assister à ses formations. « Je lisais très lentement, je perdais ma concentration, je faisais des aller-retours dans les pages… Pourtant j’avais envie de plus. Résultat : j’étais frustré avec la lecture ». En 2011, il achète une formation en ligne. « Comme je suis procrastinateur, je mets tous les cours reçus par mail dans un dossier mais je fais l’erreur de l’écraser ! En 2014, sur Facebook, je repère une autre formation. Mais j’avais besoin d’un contact physique. Donc je me déplace. Et là, j’accroche immédiatement avec le formateur ».

Mohamed s’investit comme pour un entraînement sportif et la transformation opère. La curiosité devient une passion. « Aujourd’hui, je n’ai plus ce stress de terminer un livre. Ça aussi ça relève de nos croyances : pourquoi devrait-t-on forcément toujours lire un livre en entier pour le saisir ? » Il participe à des « commandos de lecture » qui se donnent pour objectif de lire plusieurs livres sur une période déterminée. Une fois lus, ils doivent être résumés en dessin, le mind-mapping.

Au départ, humble coach d’un participant aux championnats de France de lecture rapide, Mohamed Koussa décide de se lancer. Deux mois et demi avant le grand jour, Mohamed ajoute son nom sur la liste des inscriptions. « Je m’entraîne comme pour une compét’ de judo. Je dors bien, je mange sainement. Sauf que plutôt qu’un sprint, je fais des séances de lecture », raconte le sportif cérébral.  Il remporte le championnat de France le 28 janvier 2017.

Pas question de s’arrêter là, le challenge est lancé. Les championnats du monde sont prévus pour décembre 2017 à Shenzhen en Chine, la ville qui relie le continent à Hong Kong. Mohamed décide de s’y rendre. « C’était un défi, surtout parce que le livre était en anglais ». L’épreuve consiste à lire le plus vite possible un ouvrage qui n’est pas encore paru et à répondre à 20 questions. Pour se préparer, Mohamed décide de partir dix jours en immersion linguistique à Birmingham. Pendant tout son entraînement, il ne lira qu’un seul livre en anglais. « Je comprends mais je ne parle pas très bien ! D’ailleurs, l’une des juges du championnat m’a autorisé à utiliser un dictionnaire pour les questions pendant l’épreuve ». Il ne l’ouvrira que pour chercher le mot “gathering”. Et répond correctement à 18 questions sur 20 après avoir lu deux fois l’ouvrage de 400 pages en seulement 1h25!

Les questions, ouvertes ou fermées, sont précises : « Comment s’appelle l’aéroport de Milan dans lequel atterrit le personnage principal ? » « Le nom de cet endroit n’apparaît qu’une seule fois dans tout le bouquin », précise Mohamed. Si le livre ne lui plaît pas particulièrement, c’est tout sourire que le guerrier devenu Super Saiyan se rend sur scène après l’annonce de sa victoire. « Même moi je n’y croyais pas ! Je suis arrivé premier, devant un Américain dont c’est la langue maternelle », s’exclame-t-il.

Celui qui se présente comme une « racaille aux championnats du monde » aime jouer sur les stéréotypes et les préjugés. « Je suis représentant de ce que certains appellent la sous-culture. C’était important de montrer que les territoires qui sont la cible de certains ne produisent pas que ce que l’on croit. Montrer que derrière ce bloc de racailles uniforme instrumentalisé par les politiques, tout le monde a des capacités et des possibilités ».

Concentration et respiration au menu des cours du professeur Koussa

Les techniques qu’il dispense lors de ces journées de formation, Mohamed les enseigne aussi dans son quotidien d’enseignant, au lycée professionnel Denis-Papin à la Courneuve. « Quand je rentre dans ma classe, les élèves sont en plein exercice de respiration. En fait, ils pratiquent ce que je leur ai appris sur la cohérence cardiaque, nécessaire afin d’entrer en phase de concentration, et donc de travail », raconte celui qui préfère noter ses élèves sur leur motivation et leur effort de participation.

Dans les cours de ce professeur-champion du monde, le temps est revisité : pas question de travailler plus de 25 minutes sans une pause de 5 minutes, que Mohamed meuble de vannes, à défaut de pouvoir permettre à ses élèves de sortir s’aérer l’esprit. C’est la méthode « pomodoro », une autre règle importante pour que l’esprit reste concentré. La récente création du comité scientifique de l’Éducation Nationale est « révolutionnaire » puisqu’elle met « enfin » à l’honneur la recherche neurolinguistique. « J’ai conscience que l’Éducation Nationale est loin d’être homogène et est composée de forces contradictoires. On est aussi là pour former des gens pour qu’ils soient prêts à l’emploi. Mais l’Éducation Nationale ne doit pas être traitée comme un ministère parmi les autres. Il faut réussir à faire en sorte que les exigences politiques et économiques ne deviennent pas plus importantes que la connaissance ».

Le 93 dans le cœur

C’est sur sa demande personnelle que Mohamed Koussa est retourné enseigner à La Courneuve après être passé par Neuilly-Plaisance, Saint-Denis ou encore Drancy. « C’est une partie de mon enfance et c’est la ville dont ma femme est originaire ». Si la possibilité de partir s’installer en Angleterre ou au Canada a traversé l’esprit du couple, leur attachement au 93 est trop grand pour accepter le départ. Mohamed comme sa femme, Djahida, docteure en biologie, tiennent à être engagés sur ce territoire et à transmettre leurs connaissances.

Dès ses 16 ans, Mohamed fonde l’association Actifs Jeunes de Dugny (AJD) qui fait du soutien scolaire. Suites aux révoltes urbaines de 2005, il fonde « Esprits Vifs 93 ». « C’était important pour moi de faire figurer l’ancrage territorial dans le nom de l’association », se souvient Mohamed. « Notre logo, c’était un gant de boxe et un stylo. Le but était de croiser le sport, via la boxe, le jujitsu brésilien, et l’éducation ». Il restera président de l’association pendant six ans avant de passer la main. Aujourd’hui, il soutient une autre structure d’activité périscolaire, l’Association de Culture Moderne de Dugny (ACMD93). En 2007, dans la volonté de pousser plus loin son engagement et son action associative, il se lance en politique et participe au conseil municipal de Dugny où il vit toujours avec sa femme et leurs trois enfants. Mais il prend ses distances avec l’équipe municipale en 2009, « suite à des incompréhensions ».

Sport et littérature, même combat

Né à Saint-Denis de parents d’origine algérienne, Mohamed Koussa grandit à la cité-jardin de L’Eguiller à Dugny. Son père décède en 1983 alors qu’il n’a que six ans. Femme de service en école, sa mère élèvera seule ses trois fils. En CM2, Mohamed découvre le basket. Le monde du sport s’ouvre à lui et ne le lâchera plus. « J’ai goûté à tous les sports disponibles dans mon environnement : la boxe, la natation, le tennis de table… J’ai même participé aux championnats du monde de Taekwondo. Le sport pour moi est un axe central de l’épanouissement. Tu y trouves des émotions que tu ne ressens nulle part ailleurs, à part peut-être dans certains livres », sourit Mohamed. Il se décrit comme « un élève sage qui avait énormément de mal à l’école ». C’est lors de son redoublement au CM2 que sa première rencontre avec les livres a lieu. « Je suis tombé sur le résumé du programme qui s’appelait « Mémento ». Dedans, il y avait tout ce que la maîtresse, Madame Bazin, disait, c’était génial ! Il suffisait juste de le lire ! »

L’autre rencontre littéraire arrive un an plus tard. « Un jour, en descendant la poubelle, j’ai vu des livres qui traînaient dans la benne. C’était un choc car dans ma famille, les livres étaient rares donc précieux ! Je les ai alors montés à la maison et j’en ai lu un. Il faisait 600 pages. J’ai mis du temps à le lire ». Mohamed se souvient du sentiment de satisfaction qui l’avait envahi en tournant la dernière page mais au bas, l’inscription « la suite au prochain tome » l’incite à pousser la porte de la bibliothèque municipale où il découvre que ce n’est que le premier livre de la décalogie Mission Terre. « Chaque livre faisait 500 pages chacun ! Et bien je les ai tous lus ! Sur plusieurs années ».

De son collège, Mohamed garde le souvenir de Monsieur Bitam, son professeur d’Histoire-Géographie en classe de 4ème. « J’ai toujours voulu lui ressembler. Ce prof m’a marqué parce que je n’avais jamais eu de prof maghrébin. C’est mon mentor, je me reconnais en lui ». Après un bac scientifique, puis un DUG de maths-chimie et BTS en informatique, Mohamed revient finalement à sa dévotion : le partage, la transmission, l’enseignement. C’est en 2006, l’année de son mariage, qu’il réussit les concours de l’Éducation Nationale et devient d’abord instituteur puis professeur en lycée. « Je suis un pur produit de l’Éducation Nationale », insiste Mohamed. Ses professeurs l’ont d’ailleurs tellement marqué qu’il postera un message en leur hommage sur les réseaux sociaux après avoir remporté les championnats du monde de lecture rapide. « C’était important de les remercier un par un. Et j’ai aussi glissé la chanson d’Hugues Auffray, Adieu Monsieur le Professeur ».

Bientôt une formation en ligne en lecture rapide

La formation du mois de février touche à sa fin. Les participants repartent avec des exercices à faire et Mohamed prévoit déjà de leur envoyer des références de livres. Les remerciements fusent. « Toutes ces techniques vont me servir à moi mais aussi dans l’éducation de mes enfants. Ces outils et ces astuces devraient être obligatoires. Ce n’est pas juste de ne pas pouvoir accéder à ça », regrette Fahmi, participant de 43 ans. Mohamed Koussa prévoit de sortir une formation numérique pour mars 2018, juste avant les examens de fin d’année, « pour que les personnes intéressées en province ou à l’étranger, particulièrement en Afrique, puissent la suivre à moindre coût ».

Une question demeure : à trop chercher la vitesse, où est le plaisir ? « Un livre c’est comme un déplacement. Quand je vais au travail, je ne prends pas le temps de regarder autour de moi. Par contre, en promenade, c’est différent. Je prends mon temps, je savoure ». Le dompteur des livres a plusieurs modes de lecture, dont la lecture plaisir, celle du soir avant de dormir. « Le plaisir de lire doucement est aussi remplacé par celui de lire plus, d’augmenter plus vite son savoir et de le partager avec d’autres. C’est un cercle vertueux ».

Amanda JACQUEL

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