Je dois être honnête : cela fait un moment que je suis gêné et la gêne s’est petit à petit transformée en grande fatigue et en déception. Déçu de la critique des forces de gauche contre le projet de loi Sécurité globale.

Si ce n’est Assa Traoré, le comité Adama et les autres comités de luttes (et leurs soutiens) contre les violences policières comme Urgence notre police assassine porté par Amal Bentounsi, qui luttent depuis des années et qui questionnent l’ordre policier dans les quartiers populaires, tout ce qu’on entend sur les plateaux de télévisions, tout ce qu’on lit dans les grands quotidiens nous fait croire qu’il ne serait presque question que des journalistes, de la liberté de la presse et de personne d’autre.

Il semblerait donc que certains aient oublié le dernier rappel du mois de juin et les nombreuses mobilisations contre la mise à mort des personnes non-blanches par la police, que certains ne voient pas – ou refusent de voir – la portée raciale du discours politique ambiant et comment ce projet de loi vise une population bien précise, dont les jeunes sont victimes de la police depuis des décennies. Dernier exemple en date, Olivio Gomes, jeune homme noir de 28 ans, abattu le 17 octobre dernier par un agent de la BAC à Poissy, de trois balles, après avoir croisé un véhicule de police.

Dans notre tribune : « Face à l’image : meurtre de George Floyd, condition noire et luttes antiracistes », publiée dans les colonnes du Bondy Blog, Antoine Idier et moi-même avions écrit : « Il y a bel et bien une guerre des images. Qui filme ? Et pourquoi ces personnes filment-elles ? La réponse est évidente : les personnes qui filment sont les personnes confrontées constamment à la violence raciste de la police. Elles la filment, car à part filmer, quel moyen de défense ont-elles ? À part documenter comment et dans quelles conditions la police les élimine, et y donner l’écho le plus large, qu’est-ce qu’elles ont ? Pas grand-chose. ».

Mais la réalité sociale et raciale des personnes qui ont pour unique moyen de défense face à la police de la filmer, semble avoir été effacée des discours au sein de la gauche. Les Noirs et les Arabes des quartiers populaires, constamment confrontés à la police et à sa violence, n’existent plus dans les discours, personne ne parle pour eux, personne ne parle d’eux.

Cependant il faut s’interroger sur les ‘voix absentes’ selon la formule de Pierre Bourdieu, sur ceux qui n’ont pas voix au chapitre même si ce sont eux que la police tabasse, mutile, tue.

Il ne s’agit pas ici de nier les attaques de l’exécutif contre les journalistes et la liberté de la presse, il ne fait aucun doute que le gouvernement veut décider de ce qui est possible de dire et de montrer. Cependant il faut s’interroger sur les « voix absentes » selon la formule de Pierre Bourdieu, sur ceux qui n’ont pas voix au chapitre même si ce sont eux que la police tabasse, mutile, tue.

La récente vidéo où l’on voit Michel Zecler, un producteur de musique, être tabassé par la police et être traité de « sale nègre », a rappelé à certains le racisme de la police mais le discours d’opposition est encore bien balbutiant. La marche du 28 novembre dite « Marche des libertés », est-elle une marche pour la liberté des personnes racisées à se mouvoir tranquillement dans l’espace public si elle ne parle pas des vies des personnes racisées ? Est-ce une marche uniquement pour la liberté de la presse ?

Je suis volontairement polémique dans mes propos, mais le discours utilisé pour décrire ce qui se joue aujourd’hui me paraît tellement faible politiquement…

Je suis volontairement polémique dans mes propos, mais le discours utilisé pour décrire ce qui se joue aujourd’hui me paraît tellement faible politiquement, et ne décrit pour moi aucune réalité sociale. Il faut aussi rappeler dans quel contexte cette proposition de loi Sécurité globale est apparue.

Certains n’auront pas oublié qu’Éric Ciotti a déposé le 26 mai dernier une proposition de loi visant à rendre illégale « la diffusion, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, de l’image des fonctionnaires de la police nationale, des militaires, de policiers municipaux ou d’agents des douanes », sous peine d’une amende de 15 000 euros et d’un an de prison.

La proposition de loi Sécurité globale est dans la droite ligne de celui d’Éric Ciotti. Certes elle dit peut-être plus subtilement les conditions floues dans lesquelles il est interdit de diffuser des images de la police, mais elle dissuade ceux qui ont pour seul moyen de défense de filmer la police de le faire, en plus de l’interprétation que la police fera de cette loi, le pouvoir qu’elle s’arrogera.

Il faut aussi préciser que la proposition de loi Sécurité globale arrive en même temps que le projet de loi contre le « séparatisme ». Mais qui est taxé de séparatisme, qui est visé quand on parle de séparatisme si ce n’est les personnes racisées ? Donc c’est bien des rapports sociaux de race dont il est question.

À travers tout cet attirail juridique c’est bien du contrôle des personnes racisées dont il est question, mais c’est derrière des termes comme « République », « Démocratie » que se cache le gouvernement, pourtant c’est avec les mêmes termes que la gauche et la mobilisation contre le projet de loi s’expriment.

Je pense à une phrase de la philosophe Hannah Arendt que j’avais vu pour la première fois au Deutsches Historisches Museum dans une exposition qui lui était dédiée : « If one is attacked as a jew, one must defend onself as a jew. », en version française : « si l’on est attaqué en tant que Juif, il faut se défendre en tant que Juif. ».

Donc si c’est de racisme dont il est question – et c’est d’abord de cela dont il est question – la critique doit se faire par un discours anti-raciste, mais ce discours se fait bien rare dans les cercles politiques nationaux et médias généralistes.

À la place nous avons le droit à l’emploi de notions floues qui ne décrivent aucune réalité sociale et raciale, par exemple Sandra Regol, député EELV qui répond aux questions de Mediapart en disant : « Toutes ces lois ont en commun une ambiance très Minority Report. Ces lois pilonnent l’art de vivre français et attaquent le cœur de l’État social : la loi de 1905 sur la laïcité, la loi de 1901 sur la liberté d’association, la loi de 1881 sur la liberté de la presse, et les lois Ferry sur l’école. ». Ou encore Mediapart qui titre « La démocratie meurt dans l’obscurité. » La réalité, c’est qu’en France, c’est aussi et surtout les personnes non-blanches qui meurent dans l’obscurité.

Décrire précisément la réalité du monde social et l’impact qu’aura cet attirail juridique c’est dire que ce sont les personnes non-blanches qui vont continuer de mourir dans l’obscurité, pas la démocratie.

Décrire précisément la réalité du monde social et l’impact qu’aura cet attirail juridique, c’est dire que ces projets de loi permettront à la police de tabasser, voire de tuer, plus facilement les personnes racisées des quartiers populaires sans crainte de voir les vidéos sur les réseaux sociaux, et non pas de dire que « ces lois pilonnent l’art de vivre français. ».

Décrire précisément la réalité du monde social et l’impact qu’aura cet attirail juridique c’est dire que ce sont les personnes non-blanches qui vont continuer de mourir dans l’obscurité, pas la démocratie.

Je me demande si « l’union » et la grande mobilisation auxquelles on assiste aujourd’hui ne sont possibles que parce que la réalité des rapports sociaux de race a été effacée chez certains pour lui substituer des concepts abstraits et disons-le vides de sens pour beaucoup d’entre nous.

Je me dis qu’il est possible de voir une gauche qui va du PS à LFI manifester ce samedi 28 novembre seulement parce qu’on prétend que ce sont « la démocratie » ou « le style de vie français » qui sont attaqués.Quand il s’agit de s’interroger sur qui est constamment frappé, tué par la police, les voix contestataires se font rares.

Pour le dire simplement, il est visiblement plus facile de se rassembler parce que la démocratie serait en train de mourir, plutôt que parce que les personnes non-blanches sont tuées par la police.

Il ne s’agit pas de nier ici la portée liberticide de ces projets de lois, que les journalistes seront, et sont déjà, visés. Mais il faut tout de même pointer du doigt l’utilisation, aussi bien par le gouvernement que par ceux qui le critiquent, des notions de la théorie politique comme « démocratie », « citoyen », « citoyenneté ».

Dans une interview donnée à la Midinale de Regards pour son livre La conscience politique dans lequel il critique l’usage des notions de la théorie politique, le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie disait : « L’idée selon laquelle il existe quelque chose qui est en excès par rapport à nos identités sociales, par rapport à nos identités sexuelles, par rapport à nos identité raciales, par rapport aux combats objectifs qui se mènent dans le monde social ; l’idée selon laquelle les luttes sectorielles, spécifiques, locales devraient être rassemblées par quelque chose de plus grand qui s’appellerait la politique est une mystification. ». Il poursuit en disant « La société se réduit à ce qu’elle est, c’est-à-dire, un ensemble de processus de domination, d’exploitation, il n’y a rien au-delà. »

Avant la vidéo du tabassage de Michel Zecler par la police, le discours anti-raciste au sujet de la loi Sécurité globale qui décrivait les violences racistes de la police était encore trop peu abordé à mon sens. Il faut donc se demander : si la mobilisation parle peu, voire pas du tout, des vies des personnes non-blanches et du fait qu’elles sont constamment mises en danger par la police, de quelles vies cette mobilisation parle-t-elle ?

Miguel Shema

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