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Au tribunal de Bobigny, certaines audiences sont publiques et d’autres non. Les audiences qui se tiennent devant le juge pour enfants sont interdites au public et à la presse pour préserver les mineurs. Voilà ce qui confère à la série documentaire d’Arte radio, “Délits mineurs”, un caractère précieux. Ce podcast nous immerge dans ces salles d’audience particulières. Narré par Séverine Kakpo, maître de conférence en sciences de l’éducation, ce récit laisse entrevoir l’équilibre fragile que nécessite la justice pour enfants. Un document sonore important à l’heure où la majorité présidentielle cherche à durcir la justice des mineurs. Interview. 

Comment l’idée de raconter votre expérience d’assesseure au tribunal pour enfants de Bobigny a-t-elle germée ?

Être assesseur.e, c’est occuper un poste d’observation exceptionnel du monde social. On est aux premières loges pour observer l’institution judiciaire, ses mécanismes, et pour comprendre le traitement pénal réservé à une partie de la jeunesse des quartiers populaires. C’est aussi une occasion précieuse de réfléchir à la manière dont se construisent les trajectoires des jeunes dits « délinquants ». J’ai eu envie de partager la richesse de cette expérience. Mais il y a aussi une dimension moins altruiste : les audiences sont souvent éprouvantes. Les raconter, c’est une façon de les digérer, de prendre du recul. Ça me fait du bien !

Pourquoi être passée par le podcast ?

J’ai commencé à prendre des notes sur les audiences et les coulisses du tribunal. Un temps, j’ai envisagé une ethnographie participante de l’institution, mais je me suis vite orientée vers autre chose. J’avais envie d’une écriture plus créative. Je voulais aussi m’adresser à un large public. Comme je suis une grande amatrice de radio et de podcast, j’ai pensé à des chroniques judiciaires sonores. Je savais que le travail sur les ambiances et les musiques pourrait enrichir mes textes et offrir à l’auditeur une expérience immersive. Et, j’ai pensé à Arte radio, parce qu’ils font un travail exceptionnel.

Pourquoi vous est-il apparu important de raconter l’histoire de ces jeunes ?

La justice des mineurs est attaquée de toutes parts. Des voix s’élèvent pour dénoncer son prétendu laxisme et réclamer que les mineurs soient jugés comme des majeurs. Parallèlement, les discours politiques et médiatiques enferment les jeunes des « quartiers » populaires – surtout ceux qui transgressent la loi – dans une vision réductrice, asociale et moralisante, voire leur dénient leur humanité.

Il y a un enjeu politique fort à porter un discours narratif qui propose une autre image de la justice et de ces jeunes

C’est la fameuse théorie de l’ensauvagement de la jeunesse. Dans ce contexte, il y a un enjeu politique fort à porter un discours narratif qui propose une autre image de la justice et de ces jeunes. La justice des mineurs telle que je la pratique au tribunal pour enfants de Bobigny n’est ni laxiste, ni dans le tout-répressif. Ce qui m’intéresse, c’est d’explorer la complexité et de faire entendre cette complexité dans un monde de plus en plus polarisé.

Si le tribunal pour enfants rendait une justice expéditive, marquée par le mépris de classe ou la volonté de répondre aux demandes des populistes, je n’aurais jamais pu y trouver ma place. Les juges des enfants, dont la fonction a été créée par l’ordonnance de 1945, sont des juges à part, ils sont des juges sociaux en quelque sorte. Ils naviguent entre l’assistance éducative et le jugement pénal des jeunes. Pour les juges, un mineur qui commet des infractions peut parfois être un jeune dangereux, mais c’est avant tout un jeune en danger. Cette vision est également partagée par les assesseurs, qui sont des citoyens sensibles aux enjeux liés à la jeunesse et à l’éducation.

J’imagine que cette fibre sociale est particulièrement forte au tribunal pour enfants de Bobigny, qui est le tribunal du département le plus pauvre de la France métropolitaine.

Nous prenons parfois des décisions lourdes, comme prononcer des peines de prison. Pourtant, la visée éducative reste prioritaire. Les réponses sont graduées : la prison, réponse ultime, n’est envisagée que lorsque toutes les autres approches ont échoué.

Mais une question demeure : y a-t-il assez d’éducateurs sur le terrain ? Ont-ils les moyens de travailler correctement ? Clairement, non. Et la situation empire, comme le montre le mouvement des éducateurs à la rentrée contre les coupes budgétaires.

Votre podcast raconte les histoires de mineurs dont l’image politique et médiatique est très détériorée. Quelle a été votre approche ?

J’essaye de remettre en contexte les trajectoires des jeunes et le rôle des familles. Ce n’est pas une analyse sociologique à proprement parler, mais par la construction de mes récits et par le choix des informations que je distille, j’essaie de rendre audible le poids des déterminismes sociaux qui pèsent sur les jeunes : faibles ressources culturelles des parents, précarité socio-économique, surpeuplement des logements, ségrégation spatiale, échec scolaire, mais aussi culture de la rue et solidarité entre pairs. Remettre en contexte, c’est redonner de la dignité à ces jeunes et à de leurs parents, souvent dénigrés et réduits à des clichés (violence des jeunes, démission éducative des parents…).

Après la mort de Nahel Merzouk et les révoltes urbaines, les condamnations des familles se sont, en effet, fait entendre dans la bouche des politiques…

Les familles sont toujours pointées du doigt comme défaillantes, responsables, et comme devant faire l’objet de politiques publiques visant, au pire, à les pénaliser et, au mieux, à les normaliser. C’est une récurrence. Pour moi, il est essentiel de remettre les difficultés éducatives des parents en contexte. Je le fais, par exemple, quand j’évoque une mère assise sur un siège et que j’ajoute : « Elle est femme de ménage, elle travaille dans des bureaux tôt le matin et après 17 heures. »

En quelques mots, on peut montrer les positions intenables dans lesquelles se trouvent ces mères précarisées. Leurs conditions de travail même constituent une forme d’empêchement à être disponibles aux heures cruciales de la journée et, in fine, un obstacle à la régulation des comportements de leurs enfants. Par des petites choses comme ça, on peut introduire les gens à la complexité, déconstruire les jugements simplistes.

Est-ce que dans votre expérience d’assesseure il y a des choses qui vous ont particulièrement marquée ?

J’ai été très choquée par la visite du quartier des mineurs de la prison de Villepinte, par les conditions d’accueil des mineurs, par la dureté de l’univers carcéral. Il m’a semblé que c’était un lieu où la sécurité des jeunes n’était pas garantie. Ça m’a troublée au point de me demander si j’étais encore capable d’être assesseure.

Sur les 38 mineurs détenus là-bas, quatre ont tenté de se suicider. Le premier jeune s’est pendu dans sa cellule, il est mort à l’hôpital. Il avait 16 ans. Je crois savoir que toute la lumière n’a pas encore été faite sur les circonstances de la mort de Mustapha. Pourquoi un ado qui avait exprimé et donné tous les signes qu’il allait se suicider est mort ? Pourquoi est-il passé à travers tous les filtres ? Qu’est-ce qui a fait qu’on n’a pas pu empêcher sa mort ?

Au sortir de cette visite, je me suis vraiment demandé si continuer à être assesseure avait encore un sens. Pourtant, lors d’une audience qui a eu lieu juste après cette visite, j’ai jugé un jeune pour qui la prison semblait avoir joué un rôle déterminant : elle lui avait permis de sortir de l’errance, de se poser, de réfléchir. J’ai raconté son histoire dans un épisode à venir, où je laisse entrevoir que ce séjour, articulé au travail d’un éducateur remarquable, a peut-être joué un rôle important dans sa trajectoire.

Les épisodes du podcast forment un tout. Ils fonctionnent comme une collection où les récits se reflètent, se répondent, et parfois se contredisent. Ils invitent à la nuance, sans chercher à imposer un discours univoque.

Propos recueillis par Héléna Berkaoui

Illustration Xavier Lissillour et Iris Lorenzini pour Arte Radio 

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