Les tenants d’un discours masculiniste ne cessent de gagner en popularité sur les réseaux sociaux. Des discours qui ont des conséquences. Journaliste indépendante, Pauline Ferrari s’est spécialisée sur les questions de genre. En 2023, elle publiait “Formés à la haine des femmes. Comment les masculinistes infiltrent les réseaux sociaux” aux éditions J-C Lattès.
Cette dernière fait régulièrement des séances d’éducation aux médias dans des classes de lycée et collège notamment en Seine-Saint-Denis. Des séances au cours desquelles elle observe une banalisation des discours et des réflexes masculinistes de la part de ses élèves. Interview.
Tu interviens dans des collèges et des lycées en Seine-Saint-Denis pour animer des séances d’éducation aux médias, quelles sont tes principales observations concernant l’influence des discours masculinistes sur les jeunes garçons ?
Mes observations sont des observations que j’ai pu trouver un peu partout. Lorsque j’ai débuté dans l’éducation aux médias, mon objectif n’était pas de traiter des questions de genre et d’égalité, mais plutôt de me concentrer sur le métier de journaliste, sur la manière de débusquer de fausses informations, etc.
Il y a une incompréhension légitime de la part des jeunes
Au fil du temps, j’ai commencé à recevoir de nombreuses remarques concernant certaines affaires qui ont fait grand bruit comme les accusations de violences sexuelles impliquant des Youtubers, des footballeurs, des rappeurs, des personnalités que les jeunes connaissent bien et avec lesquelles ils grandissent. J’entends souvent le discours selon lequel « les victimes mentent, elles cherchent à gagner de l’argent ». Il y a une incompréhension légitime de la part des jeunes car ces affaires sont souvent classées sans suite.
De là, on s’est retrouvés à parler du système juridique, des questions de violences sexuelles et de sexualité. Depuis deux ans, on produit énormément de réflexions sur les questions de sexualité et de couple, sur tous ces trucs “d’hommes capables, femmes mariables ou pas” et le bodycount. Ça revient quasiment à chaque fois.
Comment expliquer que la question du “bodycount” soit devenue centrale chez les jeunes garçons et les jeunes hommes ?
Cela découle souvent d’une réflexion sur OnlyFans et les travailleuses du sexe. Les garçons citent des exemples spécifiques pour en faire des vérités générales. Par exemple, ils me disent : « Oui mais madame, il y a des femmes qui ont un bodycount de 400 ». Je leur réponds : « Est-ce que vous pensez vraiment que tout le monde a 400 partenaires dans sa vie ? » Je pense qu’il y a une grande curiosité autour de l’amour, de la sexualité, du corps et de celui des autres. Naturellement, ils exagèrent souvent ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux.
La popularisation du terme « bodycount » vient en grande partie des youtubeurs et des créateurs de contenu masculinistes, notamment deux figures majeures : Thaïs D’Escufon, partisante d’extrême droite et ancienne porte-parole de Génération identitaire, et l’influenceur Alex Hitchens.
Quand on demande aux adolescents où ils ont entendu ces termes, ce sont souvent leurs noms qui reviennent. Ce qui est intéressant, c’est que ce sont deux figures très différentes, mais qui, en réalité, partagent des points communs. Il y a une porosité idéologique entre les deux, ce qui est assez inquiétant.
Comment les discours masculinistes franchissent la barrière des réseaux sociaux pour se retrouver dans la vraie vie ?
Les créateurs de contenus masculinistes ou du moins masculins, ont leurs propres codes, leurs gimmicks et leurs expressions. En classe, certains élèves lancent des « pupuce » pour parler d’AD Laurent. Au-delà des accusations de violences sexuelles qui le concernent, c’est un influenceur qui a largement construit sa notoriété autour de sa carrière d’acteur pornographique.
Les contenus masculinistes s’invitent dans le fil d’actualité des jeunes garçons sans même qu’ils les recherchent
Les contenus masculinistes s’invitent dans le fil d’actualité des jeunes garçons sans même qu’ils les recherchent. Ces créateurs de contenus sont tellement populaires sur Internet qu’ils sont promus par les algorithmes. Ainsi, des adolescents qui n’ont pas cherché ce type de contenu se retrouvent exposés à ces vidéos. Et puis forcément, ce sont des vidéos qui gravitent et que les jeunes s’envoient entre eux.
Est-ce que lors de tes interventions, tu observes le fameux “gender-gap”, le clivage idéologique entre les jeunes hommes et les jeunes femmes ?
Je constate que les jeunes filles sont de plus en plus conscientes de leurs droits, mais dans certaines zones où j’interviens, comme en Seine-Saint-Denis ou ailleurs, les élèves viennent souvent du même quartier ou de la même ville. Dans ce contexte-là, les jeunes filles ne prennent pas toujours la parole parce qu’elles risquent de se faire « shamées ». Les garçons peuvent finir par les harceler ou encore sortir des “dossiers” sur elles.
L’omniprésence du discours masculiniste les amène à comprendre qu’en tant que jeunes filles, ce n’est pas toujours dans leur intérêt de parler
Elles risquent également de faire face à des violences en s’exprimant. Bien qu’elles soient conscientes de leurs droits, l’omniprésence du discours masculiniste les amène à comprendre qu’en tant que jeunes filles, ce n’est pas toujours dans leur intérêt de parler. Elles se disent que si tous les garçons pensent de cette manière, elles doivent peut-être adhérer à ces idées.
Le « gender-gap » est particulièrement visible dans des milieux plus privilégiés, comme les CSP+, où l’on voit des jeunes filles issues de familles féministes ou très militantes.
En revanche, en Seine-Saint-Denis, ce n’est pas la réalité de la majorité. Ces jeunes filles vont être en funambule entre ce qu’elles désirent et ce qu’on attend d’elles. Ces interventions sont utiles pour elles car elles prennent conscience qu’elles ne sont pas folles, que ce sont réellement des violences qui existent.
As-tu déjà observé des jeunes filles qui ont internalisé des discours masculinistes et misogynes qu’on retrouve sur les réseaux sociaux ?
Ça arrive souvent. Les jeunes filles justifient souvent ces comportements en se référant à des modèles qu’elles connaissent, comme leur mère qui ne travaille pas et reste à la maison, par exemple. Il y a aussi les modèles qui leur sont proposés à travers les réseaux sociaux. Les contenus sont très orientés, et au-delà des « tradwives », qui sont une niche particulière sur Internet, la majorité des vidéos destinées aux jeunes filles se limitent à des contenus lifestyle.
Les modèles présentés sont souvent celles qui restent à la maison, s’occupent de leurs enfants, prennent soin d’elles-mêmes et travaillent sur leur physique. À l’adolescence, on a souvent envie de se conformer aux normes et de plaire, ce qui entraîne aussi une forme de misogynie intériorisée.
Comment déceler les idées masculinistes plus insidieuses à travers des contenus à destination des jeunes garçons qui peuvent, à première vue, paraître inoffensifs ?
À partir du moment où cela conduit à une généralisation sur ce que signifie être un homme ou une femme, cela devient problématique. Michou et Inoxtag parlent souvent de leur expérience personnelle, ce qui est intéressant, mais lorsque cela devient un récit présenté comme universel, cela pose un problème.
Le discours masculiniste devient de plus en plus banal et mainstream
Et malheureusement, avec les streamers, youtubeurs et créateurs de contenu, il existe cette relation parasociale qui fait que les jeunes s’identifient beaucoup plus à eux qu’à des footballeurs ou des stars de cinéma, car il y a une proximité d’âge et de milieu social. Ces créateurs de contenu ne sont pas nécessairement masculinistes, mais nous vivons dans une époque où la masculinité hégémonique est valorisée, et donc, ils adoptent aussi ces codes car ils sont populaires.
Le discours masculiniste devient de plus en plus banal et mainstream. Lorsqu’on tombe dans l’essentialisation et la généralisation, en transformant des expériences personnelles en vérités universelles, cela devient un problème.
Comment prévenir et contrer la diffusion de discours et contenus masculinistes sur les réseaux sociaux lorsque ces mêmes réseaux sociaux sont détenus par des masculinistes comme Elon Musk ou encore Mark Zuckerberg et qu’on observe que la modération est très faible voire inexistante ?
À l’échelle individuelle, il est difficile de lutter contre des multinationales. Je pense qu’il ne faut plus compter sur les réseaux sociaux ni sur la modération, car il est clair que cela ne sert à rien. Les jeunes savent qu’Elon Musk a racheté Twitter (X) et sont conscients de ce qui se passe. Il est crucial de leur expliquer pourquoi cela a une véritable influence politique.
Il y a un réel travail d’éducation à faire de la part des parents et des enseignants. Il est essentiel de leur montrer que ces influenceurs ne sont pas différents des autres, qu’ils cherchent avant tout à vendre quelque chose, mais dans ce cas, ce ne sont pas des produits, mais des idées.
Il est essentiel d’examiner comment ces contenus gagnent en influence et de montrer aux jeunes qu’il existe des alternatives
Par exemple, auprès d’un public racisé, j’essaie d’expliquer que même Alex Hitchens, un homme noir au discours extrêmement misogyne, admire Thaïs Descufon, une figure raciste de l’extrême droite. Cela choque souvent les jeunes qui me demandent : « Mais comment il peut être d’accord avec elle alors qu’elle est hyper raciste ? » Et je leur réponds : « Oui, mais parfois, il y a des intérêts communs qui se croisent, et cela passe par le discours sur les femmes. » Cela les dégoûte parfois, mais c’est un point de réflexion important. Il est donc essentiel d’examiner comment ces contenus gagnent en influence et de montrer aux jeunes qu’il existe des alternatives.
Propos recueillis par Fatoumata Koulibaly