Je m’appelle Brahim Kermaoui et je suis né au Maroc, le 22 août 1978. Du moins, c’est ce qui est indiqué sur mes papiers d’identité. Car ma naissance est entourée de non-dits et de mensonges. Je raconte mon histoire dans un livre, L’Enfant égaré, pour rappeler que le trafic de bébés, dont j’ai moi-même été victime, est un fléau qui a frappé près de 30 000 enfants entre 1970 et 1982, au Maroc, et qui sévit aujourd’hui encore. Une histoire qui peut être dévastatrice pour les individus. Je souhaite que ce que j’ai vécu, qui reflète les souffrances de tant d’autres enfants arrachés à leurs origines, ne puisse plus se reproduire.

Je n’ai pas tout de suite su que j’étais un enfant égaré. Je fus élevé par Safia et Ali Kermaoui, tous deux originaires d’Aklim, une toute petite ville marocaine située près de Berkane sur la route qui mène à Nador. En 1970, ils s’installèrent en France, dans un vieux studio délabré à Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine. J’y vécus de mon plus jeune âge jusqu’à mon départ pour la DDASS. Ce départ, je l’accueillis avec soulagement car la vie auprès de ceux qu’à l’époque j’appelais « papa » et « maman » était remplie de souffrances. Ali était sévère et autoritaire. Les corrections qu’il m’affligeait pouvaient être terribles. Safia, totalement disloquée par la vie, perdait la raison et me laissait livré à moi-même. Lorsque j’eus cinq ans, le couple se déchira. Ali voulait d’autres enfants, Safia ne pouvait lui en donner. Ils s’arrachèrent l’appartement familial. Cette discorde se solda par des coups. Je m’interposai pour défendre Safia et me retrouvai la bouche en sang. J’avais six ans… et du courage à revendre. Ali partit et me laissa entre les mains d’une femme sombrant dans la mélancolie et démissionnaire de son rôle de mère, ainsi qu’entre celles de mon oncle maternel, Ahmed, perpétuellement saoul. Aucun amour, aucune attention ne m’entourait. Je me sentais abandonné.

Je n’avais aucun moyen d’accéder à l’histoire de mes origines

La violence était partout. Chez moi, mais aussi à l’école par un instituteur pendant deux ans. Où trouver du réconfort ? Certainement pas dans le quartier où nous habitions. Les trafics, de drogue notamment, y étaient nombreux. Mes amis devenaient des délinquants et le plus grand du quartier, que tout le monde craignait, profita de mon besoin d’attention et d’affection pour avoir des comportements déviants envers moi jusqu’à mes onze ans. J’aurais voulu qu’il cesse. J’avais honte, je me sentais sale, mais impuissant devant sa cruauté. Je n’avais personne à qui me confier, personne pour me défendre. La décision de mon placement à la DDASS fut prise. J’avais douze ans et je me retrouvai seul. À mes yeux, je n’avais plus rien, plus de parents, et je me résignai. Je fus déplacé de foyers d’urgence en familles d’accueil. Pourtant, j’avais besoin d’une famille, d’amour. J’appris qu’Ali, lui, avait refait sa vie. Il avait 5 enfants.

Brahim Kermaoui dans son appartement à Asnières-sur-Seine, mardi 15 mai 2018

Pendant les vacances, je retrouvais le vieux studio. Safia ne se préoccupait pas de moi et mon oncle, Ahmed, rentrait tard le soir. Un jour, celui-ci revint ivre. Me trouvant encore dehors avec mes copains, il me battit avec violence. Le visage tuméfié et en sang, je parvins à m’échapper jusqu’au commissariat d’où l’on me conduisit à l’hôpital. Je ne portai pas plainte. Cependant, cette mésaventure interpella les agents de la DDASS qui convoquèrent Safia. Ce fut pendant cet entretien qu’elle énonça l’impensable : « Brahim… Il n’est pas mon vrai fils. Vous pouvez le garder, il me coûte trop cher, je l’ai adopté au Maroc ». Pour elle, la DDASS n’avait qu’à me garder. C’était trop. Je quittai la pièce et sus que je ne l’appellerais plus « maman ». Je compris enfin que cette indifférence parentale avait une cause : j’avais été adopté. Plus tard, on me rapporta le peu d’explications livrées par Safia : mes vrais parents étaient morts dans un accident de voiture. Mais sa version des faits changeait sans cesse. Je tentai de m’informer auprès d’Ali, mais celui-ci continua à refuser tout contact avec moi. Je n’avais aucun moyen d’accéder à l’histoire de mes origines. J’étais orphelin pour la deuxième fois.

Je porte l’identité d’un enfant mort à la naissance

Je fus placé dans le foyer de Melun, proche d’un centre de formation. Là-bas, j’étais un jeune parmi d’autres jeunes en difficulté. Je ne parvins pas à m’investir sérieusement dans l’apprentissage d’un métier. Et puis, je revenais à Gennevilliers tous les week-ends. J’y retrouvais un ami qui avait de mauvaises fréquentations : des jeunes dans le business de la drogue dure. Malgré moi, je rentrai dans le monde du trafic, du haut de mes treize ans. Finalement, c’était à la DDASS que je me sentais le mieux. J’y restai jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Quand je rentrais chez moi, j’étais perdu. Je fumais du haschich, buvais de l’alcool et vendais de l’héroïne. Je finis par passer plusieurs mois derrière les barreaux. Je sentais que je courrais à ma perte dans cet environnement. Je voulus partir vivre au Maroc, pour suivre la voie de l’islam et étudier le Coran, mais Safia fut expulsée. L’immeuble devait être détruit pour cause d’insalubrité et nous fûmes relogés. Je restai à ses côtés et ne pus réaliser mon projet, mais ma croyance en Dieu donna un sens à ma vie et m’aida à me créer un avenir.

Ali mourut en 2010. Son décès me décida : il fallait que je remonte aux sources de mon existence. Depuis, je mène sans relâche cette quête de mes origines. J’ai passé deux mois au Maroc et j’ai découvert que les enfants abandonnés sont un sujet tabou. La « kafala » interdit l’adoption plénière et s’oppose en général à la procédure d’adoption au nom de la famille, considérée comme pilier de la société. J’ai appris que je n’étais pas né le 22 août 1978. Je porte l’identité d’un enfant mort à la naissance, celle du premier bébé qu’Ali et Safia étaient allés chercher à l’hôpital. Il n’avait pas survécu, alors on était venu me prendre, à mon tour, et on m’avait attribué son nom et sa date de naissance. J’ai tout tenté pour en savoir plus. J’ai interrogé le personnel de l’hôpital où je suis né, ceux du ministère et de la mairie de Berkane. Le nom de celle qui m’a mise au monde ne figure sur aucun document. Les papiers ont été trafiqués. Je me retrouve égaré dans un filet de mensonges et dépossédé de ma réelle identité.

Créer une banque d’ADN au Maroc

Je ne perds pas l’espoir de connaître un jour ma mère. Je continuerai mes recherches, jusqu’à obtenir des réponses, avec la volonté, qu’un jour, les enfants enlevés à leurs parents et marqués pour toujours par le flou de leurs origines puissent obtenir reconnaissance et justice.

J’use de tous les moyens en ma possession pour y parvenir : écrire mon histoire, la rapporter aux gens et aussi un grand projet, celui de de faire a vélo 2 400 km pour rencontrer le Roi du Maroc, Mohammed VI, pour m’aider à ouvrir une enquête et créer une banque d’ADN au Maroc pour permettre à chacun de rechercher leurs proches disparus. Donnons de l’espoir à nos jeunes et transmettons-leur un message : s’accrocher à tout prix dans les moments difficiles.

Brahim Kermaoui

Crédit photo : Amanda Jacquel

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