Un petit essaim d’élus insoumis se taille un chemin sur le parvis de la gare de Saint-Denis occupé par l’imperturbable ballet des voyageurs franciliens. Le maire de la ville, Bally Bagayoko, avance en tête accompagné d’agents de sécurité à la carrure imposante. Ce dimanche 30 août se lance l’Alliance des numéros 10 des quartiers populaires, un clin d’œil footballistique : le 10 est le meneur de jeu, celui qui impulse une dynamique collective et fait jouer les autres.
« L’Alliance des numéros 10, ce n’est pas Bally Bagayoko en tant que tel, je suis un ambassadeur, j’accueille l’événement, mais c’est d’abord un collectif dont l’objectif est de combattre l’extrême droite », explique le maire de Saint-Denis. La démarche qui se présente comme citoyenne et indépendante regroupe pour l’heure une grande majorité d’élus insoumis, des associations et des collectifs comme le comité Vérité et justice pour Adama.
Si on se déplace massivement, on gagne l’élection et on bat l’extrême droite
« Cette démarche est citoyenne, totalement ouverte, pour que chacun vienne prendre sa part », insiste Carlos Martens Bilongo, député LFI du Val-d’Oise, qui en appelle aux artistes, aux sportifs et aux créateurs de contenus. « Dans les quartiers populaires, si on se déplace massivement, si on gagne 5, 6 ou 7 points de participation, on gagne l’élection et on bat l’extrême droite », veut croire l’élu.
La présence de Dawala, fondateur du label Wati B, est d’ailleurs soulignée. L’idée est de mobiliser des relais implantés dans les quartiers pour toucher des personnes éloignées de la politique. « Certains iront par les écrits, certains iront par l’humour, certains par la gastronomie, par le rap… », déclare Bally Bagayoko.
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L’abstention dans le viseur
Avant de monter à la tribune, le maire de Saint-Denis précise les objectifs de cette alliance : « mettre les quartiers populaires au cœur de la campagne présidentielle » et combattre l’abstention pour décrocher le supplément de voix nécessaire à la victoire de Jean-Luc Mélenchon, « le seul capable de cesser l’attaque en règle contre les quartiers ».
Quelques centaines de personnes sont au rendez-vous, cinq cents selon les organisateurs. Le député des Bouches-du-Rhône, Sébastien Delogu, a fait le déplacement, comme l’ancienne députée Rachel Kéké. Beaucoup de jeunes militants se retrouvent également après la trêve estivale dans une ambiance de rentrée des classes. Sur l’estrade, la vague d’élus portée par le succès de La France insoumise aux dernières élections municipales occupe la scène. « Jean-Luc Mélenchon est notre seul espoir de survie », appelle Myriam Hajri, conseillère municipale à Saint-Denis.
On a choisi notre numéro 9, celui qui va marquer le but : Jean-Luc Mélenchon
À quelques mois de la présidentielle, la perspective d’une victoire de l’extrême droite nourrit les discours. « Cet été, il y a eu le permis de tuer, rappelle Assa Traoré à la tribune. Il faut aller voter pour toutes les personnes qui ne peuvent pas aller voter. C’est de notre responsabilité. » Un sentiment d’urgence qui resserre les rangs entre certains acteurs des quartiers populaires et le parti de Jean-Luc Mélenchon.
« C’est d’ici que va jaillir l’espoir », promet le député de la circonscription, Éric Coquerel. La première grande ville de France remportée par La France insoumise est devenue un point d’ancrage où Jean-Luc Mélenchon a fait son premier meeting de campagne le 7 juin dernier. Une dynamique que les insoumis des quartiers populaires veulent maintenir avec cette Alliance des numéros 10. « On a choisi notre numéro 9, celui qui va marquer le but : Jean-Luc Mélenchon », glisse Éric Coquerel, fier de sa métaphore.
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À la recherche des voix manquantes
À Maubeuge, Abdoullah Boughazi sait précisément ce que peuvent coûter ces quelques points de participation. Tête de liste LFI aux municipales à Maubeuge (Hauts-de-France), il raconte : « Le taux de participation était de 45 % et de 22 % dans nos quartiers, il nous a manqué 107 voix pour aller au second tour ».
Mais dans ces territoires où l’extrême droite est solidement implantée, la bataille ne se joue pas uniquement dans les urnes. Plusieurs des élus racisés réunis à Saint-Denis racontent être devenus des cibles privilégiées de médias et de comptes d’extrême droite. « On a pensé à faire une sélection des messages les plus racistes qu’on reçoit », en rigole Abdoullah Boughazi qui s’enorgueillit de figurer dans le classement « des brebis galeuses de LFI » du magazine Frontières. Un traitement sur mesure dont quasiment tous les élus présents peuvent témoigner.
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Des “tours” aux “bourgs”
Élue d’opposition à Denain (Nord), Camellia Messaoui, 25 ans, milite dans un territoire qui a élu Sébastien Chenu, député et figure du Rassemblement national, dès le premier tour avec 57 % des suffrages exprimés. Avec son colistier Youssouf Feddal, elle insiste sur la nécessité de casser le narratif opposant « les tours et les bourgs ».
De l’extrême droite jusqu’à une partie de la gauche, l’idée que les quartiers populaires auraient bénéficié d’un traitement de faveur au détriment des territoires ruraux ou périurbains s’est enkystée. Ce récit a notamment été popularisé par le géographe Christophe Guilluy et son concept de « France périphérique », qui oppose les territoires périphériques aux grandes métropoles.
Une vision réductrice qui fait fi de l’histoire ouvrière et migratoire de ces territoires que Youssouf Feddal évoque avec passion. Dans l’après-guerre, les mines et les usines sidérurgiques du bassin font appel à une importante main-d’œuvre immigrée originaire particulièrement du Maroc.
À partir des années 1980, la désindustrialisation et la fermeture progressive des mines frappent durement ces territoires et leur population ouvrière. Les quartiers populaires où se sont installées ces familles sont partie intégrante de l’histoire industrielle du territoire. Des tours aux bourgs, « les problématiques sont les mêmes, que ce soit sur la question du logement ou des services publics », souligne Youssouf Feddal.
À Saint-Denis comme à Denain, l’Alliance veut contester une frontière politique répétée jusqu’à l’évidence : celle qui séparerait les quartiers populaires d’une France rurale ou périphérique. « Nous devons aller partout, chercher nos frères et sœurs en humanité dans la ruralité. »
Héléna Berkaoui
Photos : Hamama Temzi