« Mon papa était un enseignant déterminé et rigoureux. Il ne laissait rien passer. C’était également un grand fan de mouton ! » Le trait de caractère et la passion du père ont tracé les contours de la destinée de Lamine Camara. Du haut de ses 36 ans, il est, depuis décembre 2015, conseiller régional.

Mali, 1991 le régime militaire de Moussa Traoré est renversé après 22 ans de règne. Guidé par Amadou Toumani Touré  (ATT), le peuple a soif de démocratie et de justice. C’est dans ce contexte que Lamine Camara sème les premières graines de son parcours hors du commun. Sa famille vit à Kayes, à l’Ouest du Mali.  Il est l’ainé d’une fratrie de six enfants. Élève brillant à l’école,sur son temps libre, Lamine Camara troque son sac à dos contre un bâton de berger. Il guide une centaine de moutons en pâturage à travers la « brousse ». Le fils de prof garde un souvenir amusé de cette époque: « Très vite je me suis rendu compte que ce magnétisme je l’avais également avec les jeunes de mon âge ». Le berger fédère et se forge une détermination à toute épreuve. « Je veux être président de la République ! » lance-t-il à un enseignant.

Après le bac, le désir de s’élever vers le chemin de la connaissance le mène à Bamako où il obtient un Master en Droit des Affaires. Parallèlement à ses études, l’enfant de Kayes se fait un nom dans le microcosme politique et associatif. Après son diplôme de droit, il travaille dans un cabinet d’avocats spécialisé dans le droit des affaires. « J’en ai eu rapidement assez de travailler sur des problématiques de riches ». Il démissionne et travaille pendant cinq ans auprès d’Aminata Traoré (militante altermondialiste et présidente du forum pour l’autre Mali). « J’ai senti que la question environnementale et que le développement durable deviendraient l’enjeu principal du 21ème siècle ». Une intuition qui le pousse à quitter le *faso pour étudier le développement durable.

Fin des études et premiers pars en politiques

En 2008, l’étudiant pose ses valises à Grigny, au moment où la commune vit au rythme des élections municipales. Il participe à des réunions de campagne de Claude Vazquez (le maire de l’époque candidat à sa succession). Le nouveau venu mène de front engagement politique, études à l’Institut Catholique de Paris et le métier d’agent de sécurité à l’aéroport d’Orly. Pour valider un Master 2 Politique environnementale et développement durable, il effectue son stage dans l’association Terres de vent, en Mayenne. « J’ai découvert le monde rural dans un petit village où j’étais le seul habitant noir. Je passais des nuits blanches à débattre de politique. C’était formidable !».

Dans la foulée, Lamine crée son association « **Maya ». En 2010, il est embauché par une ONG qui œuvre en faveur du développement en Afrique de l’Ouest, en France et en Europe. Une expérience qu’il dit mettre au service des grignois. « Au fond ici, les gens ont les mêmes problèmes que partout ailleurs. C’est le même système qui crée les mêmes effets. Il faut travailler sur la précarité, la déscolarisation, l’éducation des femmes, l’emploi…»

La Grande Borne, Grigny, France, Février 2016. Crédit photo : Analia Cid

La Grande Borne, Grigny, France, Février 2016.
Crédit photo : Analia Cid

Juste avant les élections municipales de 2014, Lamine Camara obtient la nationalité française et se présente sur la liste de gauche rassemblée autour de l’actuel maire de Grigny, Philippe Rio, originaire du quartier de la Grande Borne. Un engagement de tous les instants (« tractage », porte-à-porte, nuits courtes dans le QG de campagne) qui finit par payer. La gauche remporte l’élection dès le premier tour.  Trente-septième sur la liste, le militant ne sera pas élu, mais la campagne lui a permis de joindre la parole à l’acte. « Le seul moyen de leur faire croire à nouveau [en la politique], c’est de montrer qu’un blédard peut venir de loin,  se battre pour ce qu’il croit juste et l’emporter ».

Fort de cette expérience, il affirme avoir « entraîné des habitants éloignés de la politique » dans son sillon. Un an plus tard, le binational est candidat sur la liste Front de Gauche conduite par le maire de Grigny. Ce dernier opposé au cumul des mandats se retire et appelle son colistier. « Il me dit qu’il souhaite que je sois élu à sa place après la fusion de la gauche au second tour ! »

Malgré un mandat de six ans au conseil régional d’Île-de-France, tout reste à faire. Lamine en a conscience. Il ne baisse pas les bras devant l’abstention (71,5 % au premier tour des dernières régionales à Grigny). « Il faut être patient et travailler. Ce que je retiens, c’est qu’il y a deux cents personnes de plus qui sont parties voter par rapport aux dernières régionales ! ». Seront-ils plus nombreux aux prochaines élections ? En attendant le verdict des urnes, « le blédard » téméraire commence à se faire un nom : « À Grigny, il y a eu Amedy Coulibaly, maintenant il y a Lamine Camara », le berger devenu conseiller régional !

Balla Fofana

*Le pays en bambara

**Ma désigne la personne et Ya l’humanité en bambara

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