« Seuls les journalistes avec des cartes de presse peuvent suivre le ministre. Pourquoi n’avez vous pas de carte de presse ? » Elle insiste. « Hein ? Pourquoi n’avez-vous pas de carte de presse? » Il aura fallut décrocher onze fois le combiné, envoyer trois mails, puis expédier deux fax pour qu’enfin, une voix fluette du ministère s’avoue vaincue : « C’est bon, vous êtes accrédités pour suivre le ministre Guéant, à Clichy sous bois« .

La voix magnétique du bus 603 annonce : « Prochain arrêt… La limite« . Elle répète : « La limite« . Deux lycéens montent. Ils s’installent au fond. Ils parlent d’une fille. Le bus prend un rond point. L’un s’exclame : « Oh regarde, y’a les schmits« . Ils parlent comme dans les années 1990. Le quartier est bouclé par les képis. Il y a du bleu et des gyrophares dans les coins. « Prochain arrêt… Lycée Alfred Nobel« . Sur le perron du lycée, un mec accoudé à son scooter déglingué. Il attend.

Sur le trottoir d’en face, le commissariat de Clichy-Montfermeil. Des allures de soucoupe volante qui s’est posée sur le carrefour des libertés. Les télévisions et radios patientent glacialement. Un officier officie : « Vos cartes de presse« . On explique. Il appelle un autre officier, qui en appelle un autre, qui appelle une officière. Le premier officier a le temps de s’exposer : « Je suis dans ce commissariat depuis son ouverture, l’année dernière. Ça se passe bien, on est 150 gardiens de la paix« . Il est équipé comme un robot. De la tête jusqu’aux ongles des pieds.

L’officière délivre son laisser-passer. Le petit monde attend courtoisement. Des lycéens passent. « Qu’est-ce qui se passe ? » Des sirènes résonnent. C’est les pompiers, fausse alerte. Nouvelles sirènes disgracieuses. Le convoi royal s’engage dans le dernier axe. Rond-point contourné, ouverture des portes, déverrouillage de la porte opposée, larguez les toboggans. Les caméras s’empressent d’aller lécher les babines du ministre.

Il porte un costume sombre et des lunettes sans montures. Le préfet Christian Lambert, Xavier Lemoine et Eric Raoult font des courbettes. Le ministre engage la marche jusque dans le hall du commissariat. Un officier nous tire par les manches : « Pas de cartes de presse, vous dégagez« . Une officière le calme. Guéant attend que les micros soient suspendus au-dessus de lui, objectifs bien érigés, il tire le drapeau français qui recouvre la plaque d’inauguration du commissariat, ouvert depuis septembre 2010.

Le troupeau de journalistes suit le chemin tracé, comme on suit un guide dans un musée. Guéant s’engage dans une salle. Un conseiller : « Uniquement les journalistes télé et photographes entrent, pas le son. Les radios, on s’en fout. Uniquement les images« . Il ressort. Brouhaha, chamailles. On le suit au premier étage. Même cri du cœur : « Uniquement les images. Pas les radios !« . Une journaliste : « Je ne suis « que » rédactrice mais j’aimerai bien lui poser une question« . Réponse d’un molosse : « Non« .

Le couloir est exiguë. Il y a peu de lumière. « Les radios, vous vous branchez aux boitiers ici, vous entrez pas dans la salle. Juste les images entrent » radote un conseiller. Guéant fait son entrée. Le son déconne. Réparation. Le son fonctionne. « Uniquement les images » s’entête de répéter une dame. Un journaliste à la longue perche rectifie « A la télé, s’il n’y a pas de son, il n’y a pas d’image« . Il met tout le monde d’accord, mais tout le monde s’en fout.

Claude Guéant est droit comme un piquet, il donne le dos au drapeau français. Ses hommes l’entourent. Il débute : « Ce commissariat fonctionne depuis un an. Mais il méritait une inauguration symbolique« . Il continue, en justifiant son ouverture : « La République est partout chez elle. Et la République est de retour« . Il change d’habit, promet « une villa Medicis implantée à Clichy-Montfermeil« , change d’habit, parle du Grand Paris « voulu par Sarkozy, d’ailleurs les procédures avancent, les enquêtes démarrent« . Voilà, ni plus, ni moins. Il a fait le tour.

On s’incruste dans la masse. On se trace un chemin dans la salle, au milieu des journalistes qui boivent le discours du ministre. Un rottweiler du ministère agrippe l’un de nous. « Vous, avec le micro, sortez » dit-il, menaçant et accroché à nos manches. On se faufile entre deux journalistes. Il récidive. « Vous êtes vraiment têtu. Moi, j’vais vous mettre dehors cette fois« . Le conseiller, ceinturé dans son costume de conseiller, perd ses moyens. Il attrape l’un de nous par la veste, le tire dans un couloir dérobé, à l’écart du tumulte. Il donne un coup sans se contrôler. Le casque se brise. Trois policiers viennent en renfort.

Il fait chaud. Eric Raoult se noie dans sa propre sueur. Le ministre ouvre une nouvelle marche. Il descend les escaliers. Le troupeau de journalistes suit. Une conseillère fait saliver les journalistes, elle promet à certains qu’ils pourront poser des questions. Mais Guéant file vers la sortie. La voiture s’échauffe, les motards et quatre voitures bourrées de journalistes ferment le convoi. Ils n’auront rien pu voir de plus. Claude Guéant est resté trente-neuf minutes à Clichy Sous Bois. Trente neuf minutes de trop.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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