3/3. AUBERVILLIERS, UN AN APRES. Voilà un an que Pascal Beaudet s’est réinstallé au poste de maire d’Aubervilliers. Nous avions couvert, à l’époque, l’élection municipale tendue qui l’avait sacré. Nous avons voulu savoir ce que le communiste, ainsi que son équipe, faisaient du mandat de six ans que leur ont confié les électeurs.
La simple évocation de l’idée embarrasse autant qu’elle fait sourire. À Aubervilliers, évoquer une nouvelle union de la gauche relève presque du fantasme. Il suffit d’interroger les principaux acteurs politiques de la ville pour s’en apercevoir. « Vous faites un papier là-dessus ? Ouhlà, c’est un sujet compliqué… », nous glisse un élu. Les autres hésitent : « Je ne sais pas trop, franchement… ». Il faut dire qu’à Aubervilliers, voilà sept ans maintenant que socialistes et communistes jouent à s’entretuer, après plusieurs décennies passées à gouverner la ville ensemble. « S’ils perdent aux départementales, c’en est fini pour eux à Aubervilliers », nous promettait un élu communiste il y a quelques semaines. À la veille des élections municipales de 2014, les socialistes (finalement battus) expliquaient à qui voulait les croire que « le communisme était à l’agonie dans la ville ».
Face à un tel clivage, il paraît difficile d’imaginer une réunion des gauches albertivillariennes. Et pourtant : ces derniers temps, plusieurs paramètres ont entrouvert la porte à une telle hypothèse. À commencer par la montée de la droite dans la ville. Bastion historique de la gauche, Aubervilliers doit faire face, comme les autres villes du département, à une évolution idéologique du département. « On doit prendre conscience que la droite a failli prendre le pouvoir dans le 93, souffle Anthony Daguet, élu PCF aux finances. La division à gauche n’a jamais rien de bon. »
Une nouvelle génération d’élus qui émerge
Aux élections départementales, pour la première fois depuis 2008, le PS, arrivé second, s’est désisté au profit du candidat PCF. Signe que les temps ne sont plus à la désunion aveugle. « Nous ne sommes pas des gens irresponsables, glisse-t-on au PS. On voit bien que la droite progresse, que le FN nous menace. Il faut savoir mettre de côté les divergences. » Même ton du côté de la majorité municipale. « Il faut qu’il y ait un sursaut, que cela crée des ouvertures », plaide Jean-François Monino, élu écologiste qui a officié sous Salvator et sous Beaudet.
Il est un autre élément, plus conjoncturel, de nature à donner de l’espoir aux tenants de l’union. Le personnel politique à Aubervilliers vit actuellement un tournant générationnel majeur. Jacques Salvator, chef de file du PS depuis plusieurs décennies et maire de 2008 à 2014, est proche de la retraite. Battu l’an dernier, l’homme de 61 ans souffre d’une forme de cancer et s’efface progressivement du paysage politique local. Chez les communistes, Jean-Jacques Karman suit le même mouvement. Actuellement adjoint au développement économique, l’élu de 67 ans a renoncé à se présenter aux élections départementales, après avoir siégé 30 ans à Bobigny.
« Il y a une page qui se tourne, confirme Anthony Daguet, un des symboles de la nouvelle génération politique à Aubervilliers. C’est toute une histoire qui se ferme. À nous d’en ouvrir une autre. J’espère qu’il y a une vraie chance pour la gauche, ici ». L’inimitié entre le PS et le PCF, ce sont Karman et Salvator qui l’ont incarné durant toutes ces années. Leur départ peut-il changer la donne dans les relations entre les partis ? La jeune génération semble plus indépendante des dogmes partisans, plus propices au dialogue aussi.
De son côté, le maire, Pascal Beaudet, entretient des relations cordiales avec ses partenaires socialistes. Salvator a plusieurs fois rappelé qu’il était « Beaudet-compatible » et qu’il avait de la sympathie pour l’édile. Mais le rassemblement ne devrait pas se faire sous la houlette de Beaudet. Il est peu probable, en effet, que l’ancien instituteur se présente devant les électeurs en 2020. Les élections de la section PS, début juin, ont également livré quelques enseignements à ce sujet. Le candidat soutenu par Jacques Salvator pour le poste de secrétaire de section a été battu. Les militants ont préféré Marc Guerrien, un ancien élu, à Alexandre Tortel, un collaborateur parlementaire installé depuis peu dans la ville. Le symbole en dit long. « On est tous très attachés à Jacques, à qui l’on doit beaucoup, explique-t-on au PS. Mais il est peut-être temps de passer à autre chose, en effet. »
Tous appellent donc de leurs vœux l’ouverture d’une nouvelle page de l’histoire politique locale. Toutefois, et parce qu’Aubervilliers n’est pas à un paradoxe près, aucun ne prend clairement position pour une réunion des gauches. « Je crois que les conditions ne sont pas réunies, pour le moment, affirme Mickaël Dahan, directeur de cabinet de Salvator entre 2008 et 2014. Les animosités sont fortes. Nous sommes encore dans la période post-municipale, où la campagne avait été rude. Aujourd’hui, au PS, on parle plutôt de reconquérir la ville en 2020. »
Les citoyens comme points d’union ?
« Il y a un climat délétère depuis trop longtemps à Aubervilliers, et les communistes y ont leur part de responsabilité », regrette Anthony Daguet, le maire adjoint aux finances. Son collègue Jean-François Monino dénonce l’absence de dialogue constructif entre les différents protagonistes. « On se voit, on se parle, ils votent 90 à 95 % de ce qu’on propose, mais il n’y a pas vraiment de dialogue. C’est dommage. »
Si le chemin paraît semé d’embûches, l’éventualité de voir socialistes et communistes réunis sous la même bannière n’est donc pas totalement exclue. « J’espère que ça se fera un jour », glisse Monino. Daguet, comme d’autres incarne un certain nombre d’élus perçus comme capable de faire la synthèse. « Je crois qu’il est temps qu’il y ait une nouvelle génération qui émerge, sur la base de valeurs retrouvées de la gauche. Ça n’empêche pas les désaccords, mais soyons au moins d’accord sur les valeurs humaines, de solidarité, de partage… ».
Pour rapprocher deux camps qui se regardent encore en chiens de faïence (« il y a un fossé », reconnaît Dahan), il faudra peut-être aller chercher ailleurs que dans le personnel politique local. « La solution, c’est de remettre les habitants dans la boucle », explique Jean-François Monino. À Aubervilliers, le collectif citoyen 100 % Aubervilliers avait recueilli 7,1 % des suffrages en quelques semaines de campagne. Depuis, le mouvement incarné par Samir Maïzat, un instituteur et acteur associatif local, multiplie les actions aux côtés des habitants. Et si c’était ça, l’avenir de la politique albertivillarienne ?
Ilyes Ramdani

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