Emmanuel Macron s’est enfin déclaré candidat à l’élection présidentielle, ce mercredi au Campus des métiers de Bobigny. Un lieu, un cadre et un timing soigneusement choisis par l’ancien ministre de l’Economie, mais qui n’ont pas suffi à convaincre les quelques Balbyniens qui passaient par là. Reportage. 

Ça y est. Le faux suspense a été levé ce mercredi : Emmanuel Macron a officiellement déclaré sa candidature à l’élection présidentielle de 2017. L’ex-banquier-d’affaires-devenu-conseiller-elyséen-devenu-ministre-de-l’Economie a annoncé vouloir mettre « en marche », du nom du mouvement qu’il a créé en avril dernier, une « révolution » au sommet de l’Etat. Rien que ça. Mais, dans le fond, sa candidature était un secret de polichinelle depuis plusieurs mois, au moins depuis son départ du gouvernement à la fin de l’été.

Et puisque le fond de la nouvelle n’a étonné personne, c’est à la forme qu’il faut s’intéresser. Pour lancer sa course à l’Elysée, Emmanuel Macron a pris soin de ne rien laisser au hasard. La date, d’abord : mercredi 16 novembre, à la veille du dernier débat de la primaire de la droite et du centre et quatre jours avant le premier tour. Sens (à peine) caché : « N’allez pas voter Juppé, vous les indécis du centre-gauche et du centre-droit : c’est moi, votre recours ! »

Apprentis du CFA priés de rester à la porte ou raccompagnés vers la sortie

 Le lieu, ensuite : Emmanuel Macron a choisi Bobigny, chef-lieu de la Seine-Saint-Denis, et plus précisément le Campus des métiers, un centre de formation et d’apprentissage où il s’était déjà rendu deux fois, en janvier et en septembre. Bref, la croisée idéale de ses chevaux de bataille annoncés : la jeunesse, l’emploi, l’économie et les territoires relégués. « Le lieu où nous sommes n’a rien d’innocent », a d’ailleurs reconnu l’ancien ministre de l’Economie dans son discours.

Il fallait que le symbole soit assez fort pour « imprimer », comme disent les communicants. Non, Emmanuel Macron n’a pas déclaré sa candidature ans les 20 Heures de TF1 ou France 2. Non, il ne l’a pas fait non plus devant des parlementaires ou en plein cœur de Paris. Il était là, à Bobigny, en plein cœur du « 9-3 », dans un atelier automobile qui sentait bon la France qui travaille. L’image était soigneusement travaillée et elle a fonctionné. Sur les chaînes d’information en continu, passées en édition spéciale pour l’occasion, cela a constitué un sujet de premier plan lorsqu’il fallait meubler en attendant le candidat, en marche… mais en retard.

Toutefois, pour éviter toute fausse note qui aurait entaché le jour J, la plongée en territoire banlieusard a évidemment eu ses limites. N’imaginez point, par exemple, qu’une bardée de jeunes de Seine-Saint-Denis, en quête d’un emploi stable et d’un avenir pérenne, garnissaient les rangs qui faisaient face à Emmanuel Macron. Les apprentis du CFA étaient gentiment priés de rester à la porte, les plus chanceux ayant pu regarder le spectacle depuis une mezzanine vitrée, à l’étage. C’est un public de journalistes – entre 150 et 200 – qui a eu l’honneur de pénétrer dans le garage présidentiel. Et lorsqu’un jeune s’incruste à la fête, il est rapidement signalé puis raccompagné à la porte par l’équipe de sécurité d’ »En Marche » (en footing pour l’occasion).

Une « France des quartiers assignée à résidence’

Finalement, le ménage est fait et Emmanuel Macron peut arriver. L’orateur n’est pas brillant mais les formules sont percutantes. L’ancien locataire de Bercy se dit « convaincu que les uns et les autres ont tort » sur l’état de la France, « bloquée par les corporatismes de tout genre », dit avoir « vu de l’intérieur la vacuité de notre système politique », dont il dénonce les « règles obsolètes et claniques ». Bref, le candidat est venu faire la « révolution », il le répètera d’ailleurs plusieurs fois. Dans des élans guévaristes – on ironise -, il appelle à une « transformation démocratique profonde », s’en prend au « système », dit vouloir porter « l’optimisme de la volonté ». Et annonce, donc, sa candidature à l’élection présidentielle.

Aux banlieues, il délivre un message, dénonce une « France des quartiers assignée à résidence' », et en quête de « mobilité », met en avant une jeunesse à qui « on a trop fait de promesses » et à qui il veut « permettre de construire son avenir, d’être libre dans un monde incertain ». A quelques mètres de là, ils étaient plus d’une centaine de jeunes à vouloir être « libres dans un monde incertain ». Mais ils disaient cela autrement : eux cherchaient simplement une formation, un emploi, quelque chose qui pourrait les relier à la vie active. Le conseil départemental de Seine-Saint-Denis organisait, dans une salle voisine, un Forum des formations.

A quelques mètres mais si loin de l’effusion Macron, environ six cents jeunes se pressaient, entre 9 heures et midi, à trouver une formation en logistique, en hôtellerie ou dans le social. Kadi, 30 ans, cherche un emploi stable dans l’administration et la fonction publique. « Il se fout un peu de nous, Macron, sourit-elle. J’aurais bien aimé qu’il vienne faire un tour, qu’il nous dise ce qu’il a à proposer… J’ai des choses à lui demander, moi ! Même si je me doute qu’il ment autant que les autres… « 

« Il est venu faire sa pub à Boboch »

Même réaction chez la plupart des gens rencontrés à Bobigny quand on leur glisse qu’Emmanuel Macron était là, dans leur ville, pour lancer sa campagne. « Ah bon ? Vous me l’apprenez ». Pierre, un retraité de 60 ans, lui reconnaît « du talent » et « le droit de se présenter ». « Si je l’avais en face de moi, je lui dirais juste ‘Bonne chance !’ parce qu’il y a du boulot… » Karim, lui, 24 ans, n’aurait pas grand-chose à lui raconter. « On sait très bien qu’il ne changera rien à nos quartiers. Il est venu faire sa pub à Boboch, il est reparti, personne ne l’a vu… Franchement, c’est son problème ». 

C’est à la télévision que Philippe a vu, juste avant de descendre de chez lui, qu’Emmanuel Macron était à Bobigny. Cet ancien militaire de 63 ans en discute, dans son quartier du « Pont-de-Pierre », avec ses copains Alain et Lambert (« comme Lambert Wilson, note-le, ça ! »), quand on vient l’interrompre. « C’est un fils à papa, il n’y a rien à attendre de lui, assure-t-il. Rien qu’à cause de lui, on peut voter Le Pen ! S’il est élu, les patrons vont avoir le droit de faire bosser les gens de 5h à minuit en les payant au lance-pierres. Ce n’est pas ça, qu’on veut ». S’il veut convaincre Philippe et les autres, Emmanuel Macron aura bien besoin des six mois de campagne qui l’attendent… et, probablement, de quelques visites supplémentaires à Bobigny.

Ilyes RAMDANI

Articles liés

  • Frédérique Matonti : « La pensée réactionnaire est le produit d’une panique morale »

    A l’occasion de la sortie de son livre «comment sommes-nous devenus réacs?», la politiste Frédérique Matonti revient sur la progression de l’idéologie réactionnaire, de sa naissance dans les années 1980, à son triomphe actuel sur les chaînes d’information en continu. Entretien.

    Par Yunnes Abzouz
    Le 16/11/2021
  • Quand Laïreche raconte Ruffin

    Ces derniers temps, Rachid Laïreche nous offrait un peu moins de ces fameuses "info Rachid" sur Twitter, des petits indiscrets sur le monde politique qui montrent comment le journaliste de Libération raconte la gauche actuelle comme personne. On a compris ce qui se tramait quand on a appris la sortie de "La revanche des bouseux" (les Arènes), un portrait du député François Ruffin.

    Par Latifa Oulkhouir
    Le 29/10/2021
  • Au NPA : « on n’est pas idéalistes, on est révolutionnaires »

    Pour son premier meeting de campagne présidentielle, Philippe Poutou, le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste, avait donné rendez-vous à ses soutiens dans le 20ème arrondissement de Paris, jeudi 21 octobre 2021. Enflammés par des slogans de manifestation, les jeunes militants du parti prônent l'utilité des "petites luttes" du quotidien, plutôt que le vote utile, déjà dans toutes les têtes.

    Par Meline Escrihuela
    Le 22/10/2021