Deux policiers municipaux, non armés, bonnes bouilles, entrent dans la permanence électorale de Djamal Yalaoui, rue Jean Jaurès, à Trappes. Ils viennent lui remettre une notification de leur patron, le maire socialiste de la ville, Guy Malandain, indiquant que la salle Jean-Baptiste Clément ne sera pas disponible le 7 juin. Raison invoquée : l’endroit est déjà réservé, même jour, même heure, par un candidat concurrent. D’autres dates sont disponibles, le 6 ou le 8, ajoutent aussitôt les envoyés de Malandain. Yalaoui ne veut rien entendre, convaincu que l’empêchement qu’on lui oppose est un coup monté du maire. Il signe malgré tout la notification, mais il prévient: « J’irai quand même le 7 à la salle Jean-Baptiste Clément et j’y tiendrai meeting, dedans ou dehors. » Djamal Yalaoui est un avocat franco-algérien de 39 ans, citoyen de Trappes, une commune de 35 000 habitants située en grande banlieue parisienne, dans le département des Yvelines. La ville est connue dans toute la France pour deux raisons au moins. Une bonne : le comédien Jamel Debbouze est l’enfant du coin. Une mauvaise : la police y a arrêté à plusieurs reprises, ces dernières années, des individus identifiés comme salafistes, soupçonnés de préparatifs d’attentats.

Trappes compte plus de 70 nationalités, motif d’orgueil pour le maire. Les personnes issues de l’immigration africaine – maghrébine et sub-saharienne – y sont probablement majoritaires. Depuis toujours, les Blancs, comme ailleurs en France, occupent les postes de pouvoir, mairie et députation. Guy Malandin a été député de la 11 ème circonscription des Yvelines, qui inclut Trappes, avant d’être élu maire. Le député sortant est un UMP, Jean-Michel Fourgous. S’il n’en avait tenu qu’à lui, dit-on, Malandin se serait à nouveau lancé dans la bataille des législatives. Mais le Parti socialiste, jouant la carte de la diversité, a décidé de présenter Safia Otokoré, 37 ans, d’origine somalienne, conseillère régionale de Bourgogne, chargée des sports au PS. Les candidats issus de l’immigration ne sont pas moins de quatre dans la cette circonscription, avec, outre ceux déjà cités, Hamed Debbouze, le frère de Jamel, et Nabila Keramane, des Verts.

Safia est le cauchemar de Djamal, et inversement. Celui-ci se voyait déjà investi candidat par le PS, lorsque la question s’est posée, en juin 2006. La direction parisienne a préféré Otokoré à Yalaoui, qui passe pour un perturbateur. Depuis, l’avocat, inscrit au barreau de Versailles, chef-lieu des Yvelines, n’est plus maire adjoint de Trappes et même plus socialiste. A l’automne, le PS l’a exclu de ses rangs. Jusqu’à peu, il pensait avoir reçu l’investiture du MoDem, le nouveau parti de François Bayrou. Mais les échelons national et local ne se sont manifestement pas compris. Le MoDem des Yvelines a contredit le MoDem de Paris, en choisissant une femme pour candidate, Evelyne Duquennoy. « Elle est à la solde de Malandain, envoyée pour me faire barrage, assure Yalaoui. La salle Jean-Baptiste Clément, le 7 juin, c’est à elle qu’il l’a donnée. » Qu’à cela ne tienne, l’ex-PS-MoDem s’affiche avec sa suppléante, Véronique Saguez, professeur de biologie dans un lycée de Trappes, sous la couleur orange des bayrouistes. « A Paris, ils m’ont dit qu’ils ne me feraient pas de procès pour cela », affirme-t-il. Djamal Yalaoui a engagé une partie de sa fortune personnelle dans la campagne, dont les frais s’élève à 40 000 euros environ. Il ne fait pas mystère d’un certain engagement communautaire. Son origine maghrébine peut lui rapporter des voix, et, sur ses tracts et affiches est inscrit le soutien du CRAN, le Conseil représentatif des associations noires.

Vendredi dernier, à l’heure de la grande prière hebdomadaire, il s’est rendu à la mosquée de Trappes et de Saint-Quentin-en-Yvelines, surveillée de près par les renseignements généraux, paraît-il. Djamal Yalaoui, dont la compagne est une « Française », admet ne pas être un pratiquant assidu. Cela ne l’empêche pas, prétend-il, d’avoir le soutien de l’UMT, l’Union des musulmans de Trappes. Son équipe de campagne est un casting de « Plus belle la vie » à la sauce trappiste. Il y a Hawa, la jeune femme voilée, gouailleuse, généreuse, pas prude pour un sou; Annie, la Franc-Comtoise aux goûts pas vraiment hallal; Abdennebi, le père de famille qui colle des affiches toute la journée; Abdel Ryan le jeune premier, réalisateur et comédien, vu à Cannes en 1998 parmi d’autres acteurs prometteurs, qui reproche au maire de ne l’avoir jamais reçu pour discuter d’un projet. Enfin, il y a « M. Babi », 77 ans, petit bonnet sur la tête, ancien mécanicien, « pas français », parce que les immigrés contemporains de la guerre d’Algérie ont rarement demandé la nationalité française, contrairement à leurs enfants. Ce que veut Djamal Yalaoui, c’est surtout la mairie, en 2008. « Il ne l’aura pas », lui rétorque à distance le maire actuel. « C’est bien parce que Trappes est une ville où il y a beaucoup de nationalités différentes que rien ne doit être fait pour distinguer une origine par rapport à une autre », poursuit Guy Malandain, en réponse au communautarisme supposé de Yalaoui.

Samedi 2 juin, devant la salle Jean-Baptiste Clément, une foule colorée, boubous en fête, attend la visite de Safia Otokoré, avec Ségolène Royal en guest star. « Je vais voter pour Safia, indique une dame noire aux rondeurs de mama. On a voté pour Ségolène à la présidentielle, alors, maintenant, on ne va pas partir. » Samir, jeune militant socialiste de Trappes, estime que « Safia a l’expérience du terrain. Elle ne débarque pas de nulle part, elle est conseillère régionale. En plus, elle est proche de la direction du PS. Ça peut aider au développement de projets, ici ». Safia Otokoré et Ségolène Royal finissent par arriver, deux femmes côte à côte, presque main dans la main, se frayant un passage dans une foule joyeuse. Elles montent tour à tour sur une estrade, en plein air, pour prendre la parole. Le micro ne fonctionne pas. Mais les électeurs les ont vues ensemble, c’est l’essentiel. L’ex-candidate à la présidence de la République et la candidate aux législatives entrent dans la salle où leur est servi un buffet républicain. Couscous au menu.

Djamal Yalaoui aura toutes les peines à battre Safia Otokoré. Sa seule chance est d’empocher au moins 12,5% des voix au premier tour pour se maintenir au second, alors qu’un sondage ne lui accorde pas même 5% le 10 juin. Véronique Saguez, sa suppléante, va donc sortir la grosse artillerie: un tract compilant des petites phrases écrites ou prononcées par Safia Otokoré, censées illustrer l’incompétence et la légèreté de la candidate socialiste.

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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