C’est encore mieux que ce que j’imaginais. Tout en déambulant, je suis attiré par une silhouette familière. C’est la machine à café, je compose : en grain, avec nuage de lait et deux pointes de sucre. « Vous verrez, l’espace est chouette, les gens sont bien… », m’avait-on dit comme pour me rassurer. Je m’assieds sur une chaise, survole un magazine. Open space, ambiance détendue. C’est vrai que les gens ont l’air bien.

Je suis à l’ANPE ! A Pôle emploi du spectacle Georges Méliès de la Paine-Saint-Denis pour la journée d’accueil des intermittents. Nous sommes six ou sept pour un premier rendez-vous. Comédien, régisseur, musicien ou scripte. Le brief est clair et bien animé. Petit tour du locataire, outils mis à disposition, et brochures à consulter… Un classique.

Retour au point presse, recommandé avant de rencontrer un conseiller. A peine le temps d’en profiter, une jeune femme apparaît, et m’invite à la suivre. Je lâche les Cahiers du cinéma pour me retrouver assis à son bureau devant un écran qui refuse de s’allumer. Je trifouille, ça marche (faut bien rendre service). Nous voilà parti à éplucher mon identité. Parcours professionnel, poste recherché… Les données n’entrent pas toujours dans les cases mais nous parvenons à valider ma situation.

« Avez-vous des questions ? » L’ordinateur rame et finit par bugger. Ma toute nouvelle conseillère peste contre la machine, évoquant le dysfonctionnement causé par la fusion ANPE/ASSEDIC… Les logiciels, n’ont apparemment pas fusionné. Je la joue relaxe et ironise : « Conseilleurs et payeurs ne font pas toujours bon ménage. » Elle me ramène illico à la réalité : « C’est sérieux, l’agence est menacée de devenir généraliste au 1er janvier 2010. » Généraliste ? Comprenez interprofessionnelle. Maçon, danseuse et apprenti boulanger se côtoieront bientôt autour d’un cappuccino.

Les agents du site sont consternés, mais la résistance s’organise, Il faut faire le buzz. Je lui propose d’en parler sur le Bondy blog, un expert en la matière. Elle connaît le BB, et accepte une interview sans hésiter. Souhaitant conserver l’anonymat, un rendez-vous clandestin est calé pour le lundi suivant. Je m’y vois déjà. Incognito, planqué derrière mon journal lui emboitant le pas…

C’est un lundi, le président Sarkozy défend sa réforme devant 1700 directeurs d’agences et les pontes de Pôle emploi réunis en ce 23 novembre à la porte de Versailles. Nous choisissons un restaurant chinois pour l’interview. On en profite, les patrons ne sont pas là. C’est blindé, je dois hurler pour me faire entendre !

Quelle est le rôle du conseiller, et plus particulièrement, celui du conseiller Pôle emploi spectacle ?

C’est le même, accompagnement dans les démarches de recherche d’emploi et surtout professionnaliser les nouveaux accédants. Nous disposons d’outils spécifiques et nous avons une bonne connaissance du monde du spectacle. On est présent sur les salons spécialisés, organisons des rencontres entre employeurs et intermittents. Elargir le réseau contact, c’est la clef pour trouver un emploi.

Les agences Pôle emploi sont à l’agonie avec une explosion de dossiers à traiter, ça à l’air plus « cool » chez vous. Ne bénéficiez vous pas d’un « statut de luxe » ?

A l’agence Georges Méliès, nous traitons de 60 à 80 dossiers chacun. Ce qui est déjà au-dessus de l’objectif fixé par la ministre de l’économie. Le gouvernement table sur 30 à 60 chômeurs par agent. Les chiffres atteignent 200 dossiers par conseillers dans certaine structures, c’est tous simplement ingérable. Trouvons des solutions viables plutôt que de chercher à nous culpabiliser.

La fusion est effective dans la plus part des pays d’Europe, et cela semble fonctionner, non ?

Nous ne sommes pas contre la fusion et l’idée d’un interlocuteur unique est bonne. C’est sur l’application de la réforme et les moyens mis en œuvre que nous posons des réserves. Les décisions sont prises sans concertation. L’échéance est trop courte entre l’idée et la réalité.

Bientôt, votre agence sera généraliste, comment vivez-vous cette restructuration ?

Comme un non sens. L’agence Méliès à été créée en novembre 2007 pour élargir le réseau spectacle. Les conseillers sont spécialisés sur les métiers de l’audiovisuel. Nous nous sommes appliqués à construire une identité et à offrir une qualité de service. Une nouvelle direction débarque et met en place un plan de restructuration sans même avoir consulté les partenaires sociaux. Cela ne s’était jamais vu.

Le personnel de Pôle emploi semble stressé, dépassés par la situation. N’êtes-vous pas menacés par le syndrome France Telecom ?

La majorité des employés vivent mal cette situation intermédiaire. Les conditions de travail se dégradent. Il y a des pressions internes et le stress est palpable. Une formation de trois jours nous a été donnée pour apprendre un nouveau métier. Nous avons choisi ce travail pour accompagner et conseiller, aujourd’hui on nous demande de calculer des indemnités.

Quelles sont vos revendications et comment les faire entendre ?

Nous faisons circuler une pétition et avons constitué un dossier. Notre collectif a été reçu par le secrétaire du ministre de la culture qui a demandé à la direction le maintien des conseillers spectacle. Avec les studios de la Plaine-Saint-Denis tout proche et l’arrivée de la cité du cinéma de Luc Besson dans le secteur, l’agence a tout lieu d’être. Mais le rouleau compresseur est en marche et ce sont les intermittents qui en feront les frais. La spécificité de notre agence va vite être engloutie par le traitement de masse. Nous ne sommes pas dupes !

Maintenant je vais vous demander de fermer les yeux et de rêver. Rêver que la France atteigne le Graal du plein emploi, même pour les artistes. Avez-vous pensé à une reconversion ?

Je resterai sur ma voie, autour de l’emploi, le conseil en entreprise ou la formation. J’aime mon métier. D’ailleurs, il faut que je file, j’ai plein de rendez-vous.

Sur le retour nous parlons d’une chaine de télévision pour laquelle je « pige ». Elle saute sur l’occasion pour tenter de me placer un bon technicien, une scripte, un comédien… Une réforme profonde de l’assurance chômage ne change pas une personne habitée par une vocation.

Jam

Djamel Hamidi

Articles liés

  • Au NPA : « on n’est pas idéalistes, on est révolutionnaires »

    Pour son premier meeting de campagne présidentielle, Philippe Poutou, le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste, avait donné rendez-vous à ses soutiens dans le 20ème arrondissement de Paris, jeudi 21 octobre 2021. Enflammés par des slogans de manifestation, les jeunes militants du parti prônent l'utilité des "petites luttes" du quotidien, plutôt que le vote utile, déjà dans toutes les têtes.

    Par Meline Escrihuela
    Le 22/10/2021
  • A la recherche des 500 signatures pour Anasse Kazib

    La course à la présidentielle passe nécessairement par l'étape des 500 signatures de parrainage d'élus pour pouvoir concourir au premier tour. Si pour certains candidats, ce n'est pas une question, pour d'autres comme Anasse Kazib, c'est déjà un premier combat à mener. Anissa Rami a suivi ses militants sur le terrain pour comprendre cette autre lutte d'influence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 06/10/2021
  • Zemmour : qu’importe le racisme pourvu qu’on ait l’audience

    Une nouvelle étape a été franchie dans la légitimation des propos racistes d'Eric Zemmour. Elle est venue d'un candidat de gauche, et d'une chaine d'information en continu, lors du face à face entre Zemmour et Melenchon sur BFM, jeudi 23 septembre dernier. Personne n'attendait de débat sur des propositions de fond concernant la précarité, la santé, ou encore la justice. Il n'a pas eu lieu. À la place, l'insulte, l'humiliation et la xénophobie devenus programme validé dans la course à la présidentielle. Édito.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 24/09/2021