Quand j’étais petit, je détestais aller à Paris. J’étais trop bien dans ma petite cité, à Bondy, à deux pas d’une savane qui deviendrait plus tard le parc de la Mare à la Veuve, où tous les enfants des immigrés, et les autres, s’amusaient comme des petits fous. Paris, c’était trop la pauvreté de la misère qui fait peur : façades d’immeubles noires, rues super sales et des bistrots kabyles à foison où tu ne pouvais boire qu’un diabolo-menthe.

Il n’y avait pas de Français à Paris. On y croisait des gens qui avaient tous la grosse moustache de bandit mexicain, la marque de fabrique du bledard. Mon père m’emmenait à Rosny 2 pour des trucs super chouettes, regarder « Taram et le chaudron magique » au cinéma par exemple, mais Paris c’était que pour les trucs relous : me couper les cheveux – et c’est comme si Saïd le coiffeur peignait les cheveux avec un râteau tellement ça faisait mal – ou pour m’acheter des habits et des sandales à Tati où il y avait toujours la queue.

Ouais, pour moi, Paris c’était Barbès. Barbès, c’était pour les immigrés de la première heure, les tout frais sortis de l’emballage qui sentent encore l’huile d’olive, ceux venus bosser sans enfants. Les ouvriers qui envoient tous leurs sous au pays, quitte à dormir dans des hôtels un peu cra-cra du boulevard de la Chapelle, à deux ou trois Algériens par chambre. C’est quand seulement tu te mariais et que tu faisais venir ta chérie, vue trois fois au bled avant de l’épouser, que tu filais élever tes enfants dans un endroit plus convenable avec un ascenseur dans l’immeuble, la banlieue…

Barbès quartier général sans rivales de la communauté algérienne en France. Le Elie’s Island français pour les fils du Djurdjura et des monts du Hodna venus vivre le rêve français : une 404, une pension de Citroën, trois mètres de tissus à envoyer à la famille du pays.

Maintenant les Algériens sont aussi canadiens ou américains. Dans ma famille, il y en a même un, il a épousé une Vietnamienne dans le Limousin (un métissage, kabyle Viêt-Cong à deux pas du Massif-Central, faut se mettre ça de coté, ça peut toujours servir), mais où qu’ils soient, tous les Algériens ont un au moins un cousin à Barbès.

Et ce cousin, aujourd’hui, c’est moi ! Je retourne sur les traces du paternel, coucher une nuit dans un hôtel de bledos, appliquant en cela la formule de nos pères fondateurs les journalistes suisses de L’Hebdo. Je fais ça parce que les Algériens élisent un président jeudi 9 avril, et ce qui se passe en Algérie, ça nous intéresse, nous, la France. Je vous vois venir : « Pourquoi tu fais pas ça à Bondy, sale melon ? » Mais les amis ! A Bondy, on est aussi (et peut être surtout) français ! 1789 a couché avec 1962 et nous voila débarqués. Alors qu’à Barbès, il y a du Chaoui pur jus, du Kabyle en colère, du Tlemcénien malin, fraîchement arrivés du bled.

S’ils n’épousent pas une moche pour leurs papiers, ils vont y retourner en Algérie. C’est eux qui vont pouvoir nous la raconter, la présidentielle algérienne. Pas nous qui voyons le bled un été par an ou nos parents qui ne peuvent plus imaginer vivre sans fromages.

Idir Hocini

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Idir Hocini

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