L’air est rouge, gorgé de ce soleil de mai qui brûle les rues d’Aubervilliers (93). Cet avant-goût d’été n’est pas pour déplaire aux nombreux jeunes qui traînent dans les escaliers de la cité de la Maladrerie. Ces immeubles, qui ont vu grandir le duo de rappeurs Tandem, mériteraient de nombreux articles. Mais je ne suis pas ici pour interroger les jeunes, je suis ici pour évoquer avec les anciens le passé de ces villes si particulières qui formaient et forment encore la « banlieue rouge ». Aubervilliers, La Courneuve, Bobigny, autant de villes qui furent pendant de nombreuses années le bastion du Parti communiste français (PCF).

Traditionnellement implantées à l’est de Paris à cause de vents d’ouest, les industries franciliennes se trouvèrent à cours de main d’œuvre après la Seconde guerre mondiale. La reconstruction nécessita ainsi l’arrivée d’une main d’œuvre immigrée venant d’Espagne, d’Italie et du Maghreb. Ces migrants furent accueillis dans de grands ensembles qui constituaient une révolution à l’époque où les bidonvilles étaient encore courants en Ile de France. Cette politique audacieuse amenait à faire vivre ensemble des individus issus d’horizons culturels très différents. Malgré cela, ces villes furent pendant des décennies de véritables carrefours, à la croisée de « 4 Chemins » [nom d’une station de métro à Aubervilliers] culturels hauts en couleurs. Issu d’une famille ouvrière originaire de la banlieue rouge, j’ai été bercé toute mon enfance par de nombreux récits de cette époque, dont celui de mon arrière-grand-mère.

Même lieu, autre époque. Aubervilliers, 1925, mon arrière-grand-mère arrive d’Italie.

1935, ma grand-mère Giselle voit le jour à la veille de l’arrivée au pouvoir du Front populaire. Plongée dès son enfance dans le mouvement ouvrier le récit de sa vie est le récit d’un engagement et d’une solidarité d’une autre époque. Bien que sympathisante communiste, Giselle commence à militer à l’Union des femmes françaises [association féministe, devenue Femmes solidaires]. Chaque 8 mars elles distribuent des fleurs aux femmes de la cité Alfred Jarry. Les événements du 8 février 1962 au métro Charonne vont radicaliser leur engagement. Bouleversées par la mort de leur amie Suzanne Martorell, les féministes d’Aubervilliers adhèrent toutes au Parti communiste français.

A travers le récit de cette ancienne militante communiste c’est une autre banlieue que je découvre. Il est étonnant de voir que dans sa bouche le mot cité n’a rien de péjoratif. La population n’était pas la même qu’aujourd’hui. « Tu comprends, c’était beaucoup plus mixte socialement parlant. Il y avait beaucoup d’ouvriers c’est vrai,Au temps des cama mais aussi des cadres et des enseignants. ». «  On était très solidaires. Chaque année on se débrouillait avec ceux de l’Amical des locataires pour organiser une fête. On allait voir les commerçants qui nous offraient des lots pour notre tombola. Et avec ça on achetait des frites, des saucisses et des boissons. »

Cette solidarité devait beaucoup aux organisations ouvrières. Les syndicats et le parti étaient encore très actifs. Grace à ses nombreuses cellules, le Parti communiste était présent dans toute la ville, dans chaque cité. Chaque jour, la distribution du journal L’Humanité était l’occasion d’aller au-devant des autres. Le porte-à-porte favorisait les rencontres, permettait au parti d’être au plus proche de la classe ouvrière, de venir en aide aux « camarades en difficulté ». Autrement chaque dimanche donnait lieu à un après-midi au cinéma le Casino ou à un repas de famille porte de la Villette, où les vendeurs de glace venaient poser souvent leur camion.

« Il faisait bon vivre, la convivialité de cette époque je ne l’ai jamais retrouvé nulle part », avoue ma grand-mère. Si les Albertivillariens étaient issus de pays différents, ce n’était aucunement source de conflits. Dans le quartier du Landy par exemple, Espagnols et Italiens cohabitaient en toute tranquillité, réveillés un dimanche sur deux par la fanfare municipale qui défilait pour le plus grand bonheur des enfants.

Les banlieues rouges n’étaient pourtant pas idylliques : le canal de l’Ourq était encore à l’époque bordé d’un des plus grands bidonvilles d’Ile-de-France filmé en 1946 par Emil Lotar pour dénoncer les ravages du pétainiste Pierre Laval, élu député puis maire d’Aubervilliers. Les mairies communistes les ont par la suite détruits et remplacés par des grands ensembles.

Au fil de ce récit, mon esprit se remplit d’images lumineuses, de cités chaleureuses, loin des images véhiculées aujourd’hui. La population des cités a changé, ma grand-mère en a été témoin, « les cadres sont partis, peu à peu ». A l’instar de mes parents venus s’installer à Villemomble, les couches moyennes fuient peu à peu ces villes que la fin du mouvement ouvrier et la montée du chômage ont transformées en véritable lieux d’anomie.

« Les mentalités ont changé, tout le monde est très individuel ». Marie George Buffet l’avait expliqué à l’occasion d’un séminaire : « Au parti on ne sait pas comment représenter ces nouvelles populations immigrées, ne parlant pas français, souvent au chômage, c’est un vrai défi. » Mais comme d’autres mairies de Seine-Saint-Denis, la ville d’Aubervilliers a tenté d’enrayer le phénomène. Elle a notamment mis en place des cours de français, facilité l’accès à la propriété et développé des zones franches pour les entreprises.

Si la solidarité qu’évoque ma grand-mère a disparu, une autre forme d’entraide a vu le jour. Cette culture dite « de banlieue » ou de « cité » assure une certaine cohésion aux jeunes qui grandissent dans ces quartiers, comme le chante les rappeurs Tandem. Mais malgré tout, je retrouve chez les petits enfants d’Aubervilliers, cette joie de vivre simple et admirable que Prévert avait chantée en 1946.

Gentils enfants d’Aubervilliers

Vous plongez la tête la première

Dans les eaux grasses de la misère

Où flottent les vieux morceaux de liège

Avec les pauvres chats crevés

Mais votre jeunesse vous protège

Et vous êtes les privilégiés

D’un monde hostile et sans pitié

Le triste monde d’Aubervilliers…

Rémi Hattinguais

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