1/3. AUBERVILLIERS, UN AN APRES. La victoire du communiste Pascal Beaudet aux municipales de 2014 a mis fin à six ans d’intermède socialiste à Aubervilliers (93). En proie à des difficultés économiques croissantes, dans un contexte politique tendu, où en est la municipalité ?
Le 30 mars, cela faisait exactement un an que Pascal Beaudet s’était ré(installé) au poste de maire d’Aubervilliers. Nous avions couvert, à l’époque, l’élection municipale tendue qui l’avait sacré. Nous avons voulu savoir ce que le communiste, ainsi que son équipe, faisaient du mandat de six ans que leur ont confié les électeurs. Nous avons suivi, tout au long de cette année, les actes, les discours, les polémiques ; bref, la vie politique à Aubervilliers. Le premier article aura valeur de rétrospective d’une première année marquée par les difficultés de l’équipe municipale.
« Oui, Jacques, tu as une question ? » Pascal Beaudet écoute les uns, donne la parole aux autres, reprend parfois ses opposants, avec le ton calme qui le caractérise. Le maire d’Aubervilliers est plutôt à l’aise, ce soir-là, au conseil municipal, qu’il dirige pour la douzième fois depuis son élection en mars 2014. Il faut dire que les temps lui vont plutôt bien : plus tôt dans la journée, il a été intronisé conseiller départemental, après avoir remporté l’élection du 29 mars.
Enfin des motifs de satisfaction, après une première année de mandature qui vira trop souvent à la galère. Si l’ambiance est ce soir-là au tutoiement, sinon aux plaisanteries entre rivaux socialistes et communistes, l’histoire politique récente d’Aubervilliers est plus proche de la guerre fratricide que de la rigolade entre amis. Après avoir longtemps gouverné la ville ensemble, sous l’égide de Jack Ralite et de son gendre – un certain… Pascal Beaudet, déjà maire de 2003 à 2008 —, les « soc » et les « cocos », comme on dit ici, se sont séparés le poignard à la main.
En 2008, Jacques Salvator, devancé au premier tour par Pascal Beaudet, choisissait de se maintenir et raflait la mairie avec 372 voix d’écart. Un camouflet vécu comme un séisme dans ce fief de la ceinture rouge. S’ensuivirent six années d’opposition féroce entre les deux camps… jusqu’aux municipales de 2014. Beaudet (encore lui) devançait Salvator (encore lui) de 86 voix au premier tour. Cette fois-ci, malgré le nouveau refus de se désister, les communistes l’ont emporté.
Au commencement, une succession de mauvais signaux
Et après ? « Il a fallu repartir de zéro, tout reconstruire, explique Anthony Daguet, adjoint aux finances et patron du PC local. C’était loin d’être évident. » Doux euphémisme. Les débuts de la nouvelle équipe municipale ressemblèrent à une succession d’échecs et de mauvais signaux. D’abord parce qu’elle mit un certain temps à se constituer. Entre la jeunesse et l’inexpérience des uns, les ambitions ou les contraintes horaires des autres, le maire a éprouvé les plus grandes difficultés du monde à établir la liste de ses adjoints. Avec un résultat qui a parfois suscité l’incompréhension. Jean-François Monino, ancien adjoint écologiste de Salvator passé, en 2014, dans le camp communiste, devait se retrouver élu à l’environnement. Il a finalement hérité de la sécurité, de la propreté, des transports et du stationnement.
Le maire a également décidé, quelques semaines après son arrivée, d’augmenter son salaire de 60 % par rapport à celui de son prédécesseur (4180 € contre 2600 €). De quoi mettre vent debout les socialistes, qui consacrent dès le lendemain un tract à cette annonce. « Tout le monde sait pourquoi il a augmenté son salaire, nous explique-t-on à la mairie. Salvator l’avait baissé, car il touchait une indemnité de vice-président de Plaine commune, ainsi que des allocations chômage. Beaudet ne touche rien des Assedic, et reverse une grosse partie de ce qu’il touche au PCF. Il a simplement remis son indemnité au niveau de ce que touchent ses homologues d’autres villes, ou de ce qu’il aurait touché s’il était resté dans l’Éducation nationale. »
Pas de scandale, donc, mais une succession de maladresses qui ont mis fin, très rapidement, à l’état de grâce dont il bénéficiait. Dans les semaines qui ont suivi l’élection, la ville a glosé à loisir sur ce maire qui augmente son salaire, qui demande sur sa page Facebook à « ne plus le contacter pour des demandes personnelles », qui ferme l’accès si symbolique au premier étage de la mairie (celui des élus) ou qui prend, sitôt arrivé, des vacances longue durée. À chaque fois, le maire a une explication, souvent valable, souvent sincère. Mais jamais les citoyens n’eurent droit à sa réponse. « On n’a peut-être pas toujours très bien communiqué sur notre action », commente Jean-François Monino, adjoint au maire.
L’administration, un enjeu majeur de discorde
Dehors, pourtant, le temps presse. Et les attentes sont à la hauteur de la surenchère des promesses de campagne. Les demandes de rendez-vous affluent par centaines, quand l’édile et ses adjoints ne sont pas directement interpellés par les citoyens. « On a voté pour eux pour ça ? », questionne, pendant l’été, un ex-soutien du PCF. À la même époque, un militant communiste dit tout son désarroi face à l’impression d’inaction laissée par la mairie. « J’ai fait campagne, j’ai tout fait, je les ai même défendus… Mais là, je ne comprends pas. Je leur ai dit en réunion, il n’y a pas longtemps : vos tracts, gardez-les, je n’ai pas envie de les distribuer. »
Fait aussi son apparition « Auber ma ville », un blog analysant au jour le jour la vie politique locale. Très critiques envers le maire, les prises de position du site laissent aisément deviner une proximité idéologique avec le PS local. Mais ça n’est pas tout : des informations extrêmement précises sur la vie interne de la mairie font émerger l’hypothèse d’un blog tenu par… un cadre de l’administration. Là intervient une autre problématique majeure à laquelle fut confronté Pascal Beaudet : la gestion du personnel communal.
« C’est un problème que rencontrent toutes les nouvelles équipes municipales, décrypte un fin connaisseur des politiques locales. Les cadres de l’administration sont soupçonnés de proximité avec le pouvoir sortant, le maire élu veut placer ses candidats… » Le premier directeur général des services (DGS), Vincent Launay, est parti sitôt la campagne terminée. Son successeur, Claude Kroviarski, a quitté son poste en février dernier. En poste depuis vingt-trois ans, l’homme a refusé de collaborer avec Hassen Allouache, quant à lui nommé directeur général adjoint. L’épilogue de dix mois de polémique autour de ce personnage controversé que Pascal Beaudet a eu bien des peines à imposer dans l’organigramme municipal.
Ancien DGS à Bagnolet, Allouache avait été condamné à quitter son poste et à rembourser au Trésor public les loyers d’un logement de fonction auquel il ne pouvait prétendre. De retour à Aubervilliers, dans sa ville d’origine, l’homme a joué un rôle actif dans la campagne de Beaudet. Suffisant pour conduire le maire à lui proposer la direction de l’office HLM. Une nomination retoquée par le conseil d’administration de l’instance. Résultat : le maire choisit de… dissoudre purement et simplement les administrateurs qu’il avait lui-même nommés. Quelques semaines plus tard, c’est l’adjoint au logement, Marc Ruer, qui démissionne des suites de cet épisode.
« Vous commencez à m’emmerder ! »
En octobre, la mairie est tourmentée par le dépôt de plainte de Salah Chibah, maire adjoint aux sports, à l’encontre d’un des cadres de son administration. Le premier accuse le second de l’avoir frappé dans son bureau. L’histoire fait grand bruit, le cadre est mis à pied. L’enquête judiciaire a conduit à un non-lieu, mais l’affaire devrait coûter au fonctionnaire son poste, tout comme au directeur des sports de la ville, en froid avec l’élu pour avoir témoigné en faveur du responsable des installations. Quelques mois plus tard, Salah Chibah est égratigné par une vidéo diffusée anonymement par mail aux cadres de la mairie. On l’y voit conseiller à un agent de trafiquer son arrêt maladie pour frauder la sécurité sociale. Nouveau tollé à l’Hôtel de Ville.
Signe que les difficultés politiques du maire n’émanent pas seulement de ses opposants. Jean-Jacques Karman, 2e adjoint et ancien candidat à la mairie, a créé à l’automne son propre groupe municipal, indiquant vouloir « retrouver sa liberté de la parole ». Emmenant cinq autres élus avec lui, le fils de l’ancien maire André Karman dénonçait à cette occasion « un manque de vision politique » du maire, l’appelant à « respecter les engagements pris pendant la campagne ». L’énième signe de tensions inhérentes à la majorité. « Il y a énormément de problèmes internes, tacle Jacques Salvator, l’ancien maire PS. Leur seul point commun, c’est qu’ils sont contre moi. »
À en croire ses proches, le maire a beaucoup souffert de cette année politique tendue. « Vous commencez à m’emmerder, aurait-il lâché en réunion, un jour d’énième confrontation au sein de son équipe. Si ça continue, je me barre et je vous laisse vous démerder seuls ! » Officiellement, le maire se fait peu visible. « Mais il travaille énormément, jure Anthony Daguet. Il reçoit, il consulte, il gère les dossiers… » Bref, il fait du Beaudet. Ses collaborateurs assurent que ses premiers mois ont été très largement occupés par l’urbanisme, dont il avait conservé la délégation, et les rythmes scolaires, qui avaient cristallisé bien des tensions auprès des enseignants de la ville, corps dont il est issu.
« Son calme nous a fait du bien »
Pour les habitants, en revanche, l’étonnement fut de mise. « Pendant la campagne, on voyait sa tête tous les jours. Et puis, d’un coup, plus rien, commente un responsable associatif. Il n’est nulle part, je ne comprends pas. Je veux bien que ce ne soit pas un pro de la communication, mais à ce point-là… » Il faut dire que la discrétion du maire détonne avec l’impatience d’une ville au contexte économique tendu, où « tous les voyants sociaux sont rouges » dixit Anthony Daguet.
L’équipe d’adjoints a, elle aussi, mis un certain temps avant de se mettre en place. « Beaucoup étaient jeunes, il leur fallait apprendre à gérer une administration, un budget, des dossiers… Il faut les comprendre », plaide Jean-François Monino, l’un des plus expérimentés de l’équipe. Ils sont cependant quelques-uns à bénéficier d’une cote de popularité plutôt avantageuse. Ainsi de la première adjointe, Meriem Derkaoui, du maire adjoint aux finances, Anthony Daguet, ou du jeune élu aux seniors, Sofienne Karroumi.
La première année, dont chacun reconnaît qu’elle fut difficile, serait donc derrière l’équipe municipale. C’est en tout cas ce que veulent croire les principaux concernés. « Cette année, le maire s’est employé à apaiser le climat, salue Daguet. C’était nécessaire, après tout ce qui s’est passé. Aujourd’hui, tout est aplani. Son calme nous a fait du bien. » Sous-entendu : maintenant, place à l’action. « Il reprend du poil de la bête », embraye un proche du maire. Nous aurions bien aimé l’entendre de sa bouche. Pascal Beaudet avait d’ailleurs accepté le principe d’un entretien. Finalement, nous a appris sa secrétaire par mail, « un agenda surchargé » l’empêchait de nous recevoir. On a envie de croire que c’est plutôt bon signe.
A suivre…
Ilyes Ramdani

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