Construite dans les années 70′, la cité aux 2000 logements, était un projet architectural pharaonique. Depuis le quartier s’est un peu plus ensablé et l’ancien maire d’Evry, aujourd’hui Premier ministre, semble rangé au rang des souvenirs. Reportage.

Les nuages noirs s’unissent, personne ne cherche à se mettre à l’abri pour le moment. L’arrivée du bus à la station Jules Vallès a tassé la foule sur un petit périmètre. Ici, le cri d’une poussette est un soupir. Des cumulus sonores s’assemblent et les corps ne se distinguent plus. Je les observe égoïstement, avec la satisfaction d’être descendu du bus. Place Jules Vallès, trois ados fument leurs clopes comme si c’était leur première. Un vieil homme portant un élégant panier des marchés de bobos se trimbale péniblement, allure de vieux canard. Un jeune fini son casse-dalle devant moi : « C’est vaste les Pyramides, faut me demander un lieu précis, où une personne précise sinon je peux rien faire pour toi ».

Un RER D suivi d’un bus pour d’aborder ce quartier d’Evry, ex ville nouvelle, devenu chef-lieu de l’Essonne. Dès la sortie de la gare Evry/Courcouronnes, l’histoire d’une effervescence architecturale récente s’invite. Bref coup d’œil sur les briques rouges du centre-ville durant le trajet. Le tambour médiatique a toujours accompagné cette ville, qui est devenu depuis peu comme Nantes, Bordeaux ou Sablé-sur-Sarthe, l’ancien fief d’un Premier Ministre.

« Je vois pas ce que le national vient foutre la dedans »

Evry : 51000 habitants, 26168 électeurs à la toute récente élection municipale, la liste de Francis Chouat, maire sortant socialiste, a gagné avec 5163 voix dans un scrutin à la forte saveur abstentionniste : 61,3 %. La deuxième plus forte désertion des urnes en Ile-de-France. L’ironie s’invite dans ma déambulation aux Pyramides, les panneaux indiquant les bureaux de votes n’ont pas été enlevés. Ils s’accumulent sur un chemin qui permet de constater les travaux d’aménagement urbain en cours.

IMG-20140403-00562J’arrive au croisement de la rue Champollion où deux femmes font une pause clope : « Le problème c’est qu’il faut voir qui se présente et on a l’impression que c’est toujours les mêmes ici, après on mélange tout, quand c’est municipal c’est pas national, je vois pas ce que le national vient foutre la dedans, et je pense que ça devrait être sans étiquette politique les élections municipales, les gens élisent un maire pour la ville, c’est pas un tremplin ».

Catherine travaille aux Pyramides depuis 1985 : « on y est bien, c’est un quartier comme un autre, il est vivant ». « Les gens à l’extérieur disent que c’est Chicago ici, mais la violence il n’y en a pas plus ici qu’ailleurs, les gens parlent, c’est comme ça … ».  L’actualité du nouveau Premier ministre ne vampirise pas les esprits : « C’est Chouat, pas Valls le maire. Evry a existé avant et existera toujours après Valls, après il ne faut pas voir une ville changer à travers un élu, la ville s’est développée avec ses habitants ». La collègue un peu plus jeune ajoute : « On ne va pas sabrer le champagne, il n’est plus ici ». L’instant nicotine s’achève sur une projection : « Dans 10 ans je ne vois pas de changement ici à part peut-être des jeunes plus dégoutés, plus hargneux ». 

Aux Pyramides et dans beaucoup de zones urbaines construite à la fin des Trente glorieuses, nous retrouvons des mails : artères végétales dans les quartiers, censées tempérer le béton des grands ensembles. C’est par le passage de l’une d’elles que je me retrouve avec 3 jeunes devant le Collège des Pyramides. Le dernier cours de la journée vient de s’achever, la plupart se sont déjà éloignés de l’établissement, les trois potes sont restés devant, ils habitent à côté et se connaissent depuis toujours. Nous sommes à la fin du second trimestre, ils sont en troisième : « c’est pas possible, la question ne se pose pas », aucun ne va postuler pour une seconde générale. Pas très bavards, ils m’indiquent la direction du chemin pour trouver des gens susceptible de m’intéresser. La suite de l’escapade improvisée passe par l’allée du dragon, où une dame engueule son fils à cause de son pantalon sali dans le square à proximité.

« Même si je pars à 30 000km d’ici je vais y revenir »

IMG-20140403-00559Place des Miroirs, le panorama surprend. Derrière la statue en face d’un immeuble en miroir des personnes discutent, je m’intègre aux échanges, l’accueil est respectueux voir chaleureux. Patrice est le plus éloquent de l’équipe. Trente piges derrière lui et ses lunettes Gucci, le mec est posé et a de la verve. Un peu impliqué dans l’associatif, il comprend ma démarche, me parle de ses amis artistes lyonnais, que je connais aussi, la France est un village Gaulois. Je choisis donc de m’asseoir à côté de lui pour l’écouter : « quand tu vois les petits d’aujourd’hui qui s’ennuient, tu sens qu’ils sont dans une galère totale qui est inimaginable. Nous avant, on avait Guyard [ancien maire socialiste d’Evry de 1983 à 1999], les gens ont dit que c’était un crevard, qu’il détournait de l’argent mais en tout cas, il a fait des choses pour Evry ».

Pas besoin de l’écouter longtemps ce mec transpire le vécu des Pyramides : « Personnellement que ça change ou pas c’est chez moi ici frère, c’est à dire même si je pars à 30 000km d’ici je vais y revenir, y’a un lien, c’est pire que sentimental, tu retombes toujours au quartier, mais en restant sur place tu ne feras rien, c’est ça que les nouvelles générations n’ont pas capté encore. Les vrais rencontres, les connaissances qui changent la vie ne se font pas chez toi, les petits ils restent chez eux, ils balourdent ce qu’ils ont à balourder et ils claquent leurs thunes sur Paname. »

La discussion est libre à l’image du bouchon de la Heineken posé prés de nous. Sur le nouveau Premier ministre : « Valls il a fait sa politique sur nous, pour l’image, il est arrivé dans une banlieue où il y avait pleins de guerres internes, sa politique c’était mettre tout le monde en taule, fermer les commerces plus tôt, fermer la ville ». Patrice ajoute : « Tu verras qu’il va fermer la France sur elle-même, quand tu te renfermes sur toi-même à force tu squattes qu’avec les gens qui te ressemble, à la fin tu tombes dans le communautarisme. C’est ce qu’ils veulent, le renoi s’embrouille avec le rebeu, le rebeu s’embrouille avec le chinois le chinois, s’embrouille avec le blanc. »

 « Je crois que je vais me réveiller, mais je sais pas de quoi »

IMG-20140403-00560Nous ne sommes plus que trois à discuter de la ville, de la vie, des 400 coups, ou plutôt « des scalaps » ces anciens billets de 500 francs (les Pascal). Patrice s’absente momentanément, le temps que son ami d’enfance me lâche ses ressentis : « Dès fois j’ai pas l’impression que c’est réel ce que je vis, ce que je vois. Tout ce qu’on touche disparaît, regarde cette canette elle va disparaître, dès fois je crois que je vais me réveiller, mais je sais pas de quoi ».

Patrice revient et s’exaspère de utilisation d’un mot, crise : « Ya pas de crise, c’est quoi cette histoire de ‘c’est la crise’, il a toujours fallu de l’oseille pour vivre, à l’époque où nos parents ils sont arrivés c’était encore plus la crise pour eux, ils avaient rien du tout, il fallait charbonner jusqu’à la mort pour avoir le minimum de thunes, pour nourrir tes marmots. Maintenant qu’on est là on dit c’est la crise, bah bouge ton cul ! On est plus que ramolis ! Quand tu vas au bled tu sens que t’es pas chez toi, tu devrais être content de te lever d’aller traire les vaches avec ta grand-mère, on a plus cet instinct… bah d’homme, de vrai homme qui utilise ses mains pour vivre. Là on est là, on prend 10 balles on mange un grec alors que ta daronne elle s’est cassée le dos pour te faire à manger ».

L’argent, sujet phare, nerf d’un péplum, celui de la vie, qui bascule d’éternels galériens dans un nouveau modèle social : « Après quand tu passes de l’illicite à père de famille respectueux, devant des petits et tu leurs dit d’être calmes, ils te le disent « je t’ai tout vu faire frère ». Après je leurs dit que ces histoires ne m’ont pas amené loin, j’aurai pas eu un enfant jeune, je ne serais pas sorti de ce délire j’aurais fait des trucs sales, parce qu’il faut des thunes, ils ne faut pas se mentir, il faut du genar ».

Notre discussion s’achève sur l’abstention à Evry : «Moi je suis content parce qu’on leur a fait comprendre que sans nous ils sont rien, dans notre asso on a 500 personnes derrière nous, ils ne peuvent pas nous négliger. Regarde, le maire est bien venu nous parler entre les deux tours ».

Il faut partir, car les nuages noirs continuent à s’unir, sans que personne ne cherche à se mettre à l’abri pour le moment : « Le grand danger pour l’Etat c’est de voir tous les banlieusards un jour s’unir pour peser réellement comme un lobby sur la politique. C’est trop dangereux pour eux ça remettrait trop de choses en question ».

Saïd Harbaoui 

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