On parle souvent de vous comme l’une des premières sénatrices d’origine algérienne et musulmane, cette appellation vous gêne-t-elle ? Oui, ça me gêne. Je suis une sénatrice de la République, donc je suis citoyenne française, et je reste en fidélité avec la tradition qui m’a portée. Je considère qu’on ne peut pas grandir si on se coupe de ses racines. Je ne suis pas du tout dans le déni de mes origines, j’en suis fière. Mes parents ont lutté pour l’indépendance de l’Algérie, ils ont fait de la prison, et je vous assure que c’est ce qui m’a construit politiquement.

Je revendique mon héritage arabo-musulman, mais je suis sénatrice de la République. Ce qui m’appartient et ce qui est de nature culturelle me regarde. On n’a jamais posé à un sénateur ou un député la question de savoir s’il était chrétien ou s’il était juif. Je dis toujours que le jour où on aura posé la question aux mille parlementaires, on viendra à ce moment-là me la poser à moi !

Vous avez accompagné Nicolas Sarkozy la semaine dernière en Algérie. Vous avez une position critique par rapport à la politique menée par son gouvernement, notamment sur l’immigration. Lui avez-vous fait part de votre position sur ce sujet ?

J’ai accompagné le président de la République dans le cadre de mes responsabilités, puisque je co-préside le groupe d’amitié France-Algérie. Quatre socialistes comme moi étaient du déplacement.  Je n’ai pas eu l’occasion de dire à Sarkozy que je n’approuvais pas sa politique. Dans un voyage d’Etat, c’est très compliqué de trouver un moment pour s’entretenir avec lui. Mais il sait parfaitement que je ne suis pas en accord avec sa politique. Quand il était ministre de l’intérieur, j’ai combattu au parlement ses différentes lois sur l’immigration, j’ai continué avec son ministre Brice Hortefeux. En revanche, sur l’Algérie, on se rend compte qu’il y a une nouvelle génération de responsables politiques qui n’ont pas connu la guerre d’Algérie. Ils ont un regard dépassionné sur cette question. D’autre part, je ne suis pas favorable à la repentance, la contrition, qui sont des termes complètement religieux. Par contre, je suis pour la reconnaissance des faits historiques, objectifs et avérés. Dans son allocution à Constantine, le président Sarkozy est allé aussi loin qu’il le pouvait, compte tenu des positions de certains membres de l’UMP, des rapatriés ou des harkis. Mais il n’est pas allé assez loin dans la reconnaissance des faits historiques qui doivent amener des excuses de l’Etat français.

Sa visite en Algérie peut-elle malgré tout permettre de relancer l’idée d’un traité d’amitié franco-algérien ?

En l’absence d’excuses, non, mais le président de la République est allé suffisamment loin pour permettre de parler d’économie, de culture et de social de manière apaisée. Sous Chirac, il y a eu un événement majeur : le texte sur les effets positifs de la colonisation (voté puis abrogé). Ça a mis à terre des années de rapprochement. La colonisation reste une aliénation des peuples, c’était vrai dans le passé, c’est toujours vrai aujourd’hui. Pour autant, les Français d’aujourd’hui ne sont pas comptables des exactions qui ont été faites par leur père ou grand-père. L’Etat, lui, doit faire un geste.

Vous êtes membre du club XXIème siècle, club qui entend représenter l’élite de la diversité. On reproche souvent aux personnes qui le fréquentent de se battre principalement pour leurs intérêts personnels, quel est votre sentiment sur ce sujet ?

C’est l’occasion de rectifier l’image du club : dès le départ nous ne voulions pas que ce soit un club de droite, ni un club de gauche, mais un club politique et non-partisan. L’image des personnes issues de la diversité était vue à travers un prisme de délinquance : nous voulions casser ça et dire que ce n’était pas du tout représentatif, qu’il n’y a pas plus de délinquants dans nos communautés qu’il y en a ailleurs. À l’origine, le club a donc été créé pour montrer des visages et des modèles positifs d’identification, parce que la société française nous renvoie un modèle positif comme Zidane ou comme Jamel Debbouze, alors que ces gens-là sont des gens exceptionnels, des génies dans leur domaine. On ne peut pas demander à un jeune de quartier de vouloir ressembler à Zidane. Nous nous sommes dit qu’il fallait que les jeunes aient conscience qu’un journaliste, un médecin, un enseignant, un maçon qui fait bien son travail sont des modèles positifs et accessibles.

Que pensez-vous de la participation de Fadela Amara à ce gouvernement ?

N’attendez pas de moi que je sois critique vis-à-vis des trois personnes issues de diversité qui sont entrées au gouvernement ! Je veux leur accorder du temps et du crédit. Je ne partage pas les options de Rachida Dati sur la réforme de la carte judiciaire. Je suis plus proche de Rama Yade quand elle évoque la question des droits de l’homme. En ce qui concerne Fadela Amara, je n’ai pas apprécié la création de Ni Putes Ni Soumises. Au départ, le message subliminal de ce projet associatif était de montrer l’incompatibilité de l’Islam avec la modernité. Puis, ça a été de démontrer que nos frères étaient des violeurs et que dans les quartiers, les tournantes étaient leur sport national. Pour moi, cela est inacceptable, c’est stigmatiser davantage les jeunes des quartiers. Pendant vingt ans, nous avons eu les gars de SOS-Racisme, on a voulu ensuite nous coller les filles de NPNS, ce n’était pas ma tasse de thé. J’ai plus apprécié lorsque Fadela Amara a évolué vers une revivification du féminisme français.

Le Parti socialiste a complètement manqué le virage de la diversité. Que préconisez-vous pour une meilleure prise en compte de cette question à l’approche des municipales de mars 2008 ?

Si le PS a échoué lors des dernières législatives, c’est parce qu’il s’y est très mal pris. Il a parachuté des personnes dans des circonscriptions où elles n’avaient pas d’assise locale alors qu’il existe au niveau local des pépites, des gens formés politiquement qui n’ont pas été choisis. Du coup, on s’est retrouvé en train de prôner une immigration choisie, alors qu’habituellement nous la combattons. Les élections municipales sont importantes parce qu’elles permettent d’entrer dans des exécutifs municipaux, d’apprendre et d’avoir des exigences pour le coup suivant. Beaucoup de personnes issues de la diversité croient en ce que j’appelle le « syndrome Tokia Saïfi » et imaginent qu’elles peuvent être ministres parce qu’elle a été ministre. Ça ne se passe pas comme ça, il y a un engagement, des convictions et des valeurs à porter, tout un travail qui s’inscrit dans la durée. Si c’est dans la durée pour les autres, je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas aussi le cas pour ces personnes dites de la diversité. Pour ma part, je préconise le non-cumul des mandats. Le mandat unique serait un outil puissant de diversification et de renouvellement du personnel politique.

La visite actuelle du colonel Kadhafi en France suscite des controverses, jusque dans les rangs du gouvernement. Les socialistes y sont visiblement hostiles, vous aussi ?

Je pense qu’il faut entendre ce que dit le colonel Kadhafi, dans la mesure où il veut acquérir une nouvelle légitimité dans le concert des nations, et qu’il y met les moyens. La libération des infirmières bulgares a été un premier geste. Il s’est par ailleurs engagé sur la question de la non prolifération des armes nucléaires. Cela atteste de sa volonté de passer par là où l’Occident veut qu’il passe, faisons-lui crédit de cela. On peut éventuellement signer des contrats, ils contribuent à créer des emplois en France et à consolider notre croissance. D’un autre côté, il ne faut pas aller jusqu’à perdre son âme. Les socialistes se sont dit outrés, mais de mon point de vue, si quelqu’un manifeste de la bonne volonté, écoutons-le.

Propos recueillis par Hanane Kaddour et Mohamed Hamidi

Hanane Kaddour

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