Bernard Laporte, le ministre ex-sélectionneur, est en plein tour de France… des associations. Ni vélo entre les jambes, ni maillot à pois sur le dos. Juste un costume et une cravate bleu marine sur une chemise blanche. Et pas mal de men in blue comme lui l’accompagnant. Avant de franchir la ligne d’arrivée et de présenter un projet de loi sur l’ « autonomie des jeunes », il a décidé de faire halte au Bondy Blog, pour un spécial « face aux blogueurs ». 

Le secrétaire Etat aux sports a participé hier soir, en ouverture, si l’on peut dire, du match France-Tunisie, à notre réunion hebdomadaire de rédaction, dans nos locaux bondynois. Un de ses conseillers comptait les minutes, il ne s’agissait pas d’être en retard pour les hymnes au Stade de France. Mais Bernard Laporte était bavard, tout comme nous, un peu flattés quand même qu’un ministre nous fasse l’honneur de s’asseoir sur l’une de nos chaises glanées à la récup. Harry Roselmack, il y a quelques mois, était sorti indemne de la fosse des Bondy Blogueurs. Pour Bernard Laporte, à vous de juger. Interview.

La question de l’avenir des jeunes des quartiers est-elle importante pour vous ? Y voyez-vous une spécificité ?

Les problèmes que l’on rencontre dans le sport chez les jeunes des quartiers sont aussi présents dans le monde rural, mais à une moindre échelle, car il y a moins de monde. Un jeune du Cantal ou de l’Aveyron n’a pas accès à tous les sports. Pas plus que n’y a accès un jeune de banlieue. Nous nous intéressons à tous les milieux, mais nous avons des priorités et ces priorités, ce sont les quartiers et les banlieues. Je suis convaincu qu’en terme de sport, c’est là que réside l’énergie. Les jeunes ont besoin de réussir. De plus en plus de rugbymen viennent des quartiers. Tu t’épanouis dans un milieu même si tu n’as pas décidé d’y vivre.

Plus c’est dur, plus c’est sélectif…

Oui, le sport, c’est dur. On médiatise cinq personnes qui ont réussi, mais combien échouent ? L’énergie est dans les quartiers. C’est évident. Au début, on n’allait pas recruter dans les quartiers mais maintenant, on s’aperçoit qu’il y a des jeunes qui ont faim, prêts à s’entraîner dix heures par jour pour réussir. Mon secrétariat met des moyens et je suis convaincu que c’est là qu’on va repérer des jeunes, que ce soit dans l’athlétisme ou dans d’autres sports. Le problème dans les quartiers, c’est le football, non pas que j’ai quelque chose contre le foot. Tous veulent ressembler à Zidane. Le rugby a du mal à s’imposer dans ce milieu. Le football fait rêver parce que des jeunes comme Zidane s’en sont sortis. Pour une exception, dix mille autres resteront dans l’anonymat. Vouloir être l’unique, ce n’est pas facile. On ne peut pas vaincre le rêve. Je suis pour le développement d’infrastructures sportives dans les quartiers, avec des accompagnateurs, des formateurs, des éducateurs. S’il n’y a pas ça, on part dans le vide.

Avez-vous été sollicité dans le cadre du Plan banlieue ?

Nous avons été sollicités, mais je n’ai pas l’impression que le sport ait été énormément valorisé. Or, je dis que c’est là qu’il faut développer davantage le sport en lui accordant plus de moyens, car on en tirera des champions, des exemples et un certain dynamisme dans les quartiers. A Toulouse, j’ai vu des jeunes qui avaient l’énergie. Il faut mettre des moyens, les accompagner, créer des stades. Et nous les mettons, ces moyens. Une partie du CNDS, le Centre national pour le développement du sport, est réservé aux zones prioritaires.

Est-ce qu’on pourrait imaginer en France, chez les jeunes, comme aux Etats-Unis ou au Japon, le sport en club au niveau des structures scolaires. On n’appartiendrait plus à un club de la commune, mais à celui de son école.

En France, la culture du sport ne passe pas par l’école mais par le club. On s’initie d’abord à l’école et puis, si on a envie de jouer au tennis de table, au tennis ou de faire de la gym, à ce moment-là, on va dans un club. Chez les Anglo-Saxons, jusqu’à 19 ans, on ne peut pas jouer en équipe. On ne joue que pour son collège ou pour son lycée. Ce n’est que lorsqu’on est en senior qu’on peut intégrer une équipe. Pour moi, ce système à l’anglo-saxonne est beaucoup mieux que celui que nous connaissons. Pourquoi ? Parce que tout le monde passe à l’école. On y touche au sport automatiquement. Certains ne vont pas en club. Si on veut résoudre le problème du sport en France, cela passera par l’école.

Tout à l’heure, se jouera le match France-Tunisie. La Marseillaise sera-t-elle sifflée ?

On annonce 30 000 supporters tunisiens et je trouve ça fabuleux. Je suis fier que les Tunisiens applaudissent leur équipe car cela fait partie de leurs racines. Par contre, s’ils sifflent la Marseillaise, je quitterai le stade, je ne pourrai pas accepter qu’on siffle la Marseillaise (le secrétaire d’Etat ne quittera pas la tribune présidentielle malgré les huées d’une partie du public accompagnant la Marseillaise, ndlr). Si je jouais avec le maillot de l’équipe de France, j’irais voir les joueurs de l’équipe tunisienne et je leur dirais que leurs supporters ne me respectent pas car ils me sifflent. Je ne veux pas assister à ça. Et si j’étais joueur, je ne me mettrais pas en spectacle alors qu’on me siffle. Le sport est symbole de vertu. 

En tant que secrétaire d’Etat aux sports, avec un intérêt évident pour la jeunesse, comment comptez-vous mieux inclure la parole des jeunes dans vos initiatives prises dans toute la France ?

On ne peut pas faire une politique pour les jeunes si on ne les écoute pas. Pas seulement les jeunes de banlieue, tous les jeunes. Les écouter est une chose, les impliquer en est une autre. Dernièrement, j’étais au Conseil économique et social, je ne connaissais pas, j’ai découvert. C’est une institution que le gouvernement consulte en permanence. Toutes les familles sont regroupées au sein du CES, les artisans, les syndicats, les patrons… Mais sur ses 235 membres – de mémoire –, pas un n’a moins de 35 ans. Je ne dis pas qu’à 35 ans, on est vieux. Cela veut dire simplement dire que les jeunes ne sont pas représentés.

Que proposez-vous, alors ?

Je propose que l’on demande à chaque « famille » présente dans le CES d’inclure un certain nombre de jeunes, cela représentera une personne sur cinq dans chaque famille de profession. Si l’agriculture rencontre un problème, on pourra ainsi s’adresser aussi à de jeunes agriculteurs. Il faut mettre ce système en place. Le président de la République le souhaite aussi. 20% de la population française a entre 20 et 35 ans, il faut donc l’écouter. Et puis, on ne peut rien sans eux.

Vous faites un tour de France. Votre équipe et vous prenez des notes. Qu’allez-vous faire de tout cela ?

Nous allons faire une loi sur l’autonomie des jeunes. Je viens de faire une synthèse des problèmes majeurs auxquels ils sont confrontés. Le premier problème est le permis. Le président de la République nous a dit de faire en sorte que le permis soit moins cher et moins long à acquérir. La deuxième problématique relève de l’engagement des jeunes. Aujourd’hui, pour qu’il y ait du sport, de la culture, des associations, il faut que des gens s’en occupent. Il faut valoriser l’engagement des jeunes, dans le milieu associatif, dans le soutien scolaire, etc. Aller vers les autres et s’occuper des autres doit être valorisé. Le président le veut. Comment ? Si le jeune s’implique de cette façon et que, par ailleurs, il n’obtient que 9,5 de moyenne au bac, on peut lui donner le demi-point manquant par considération pour son engagement. S’il accorde du temps aux autres, alors il est valorisé. Pareil à l’université. Mais attention, pas de caricature. Si l’étudiant a 2 de moyenne, on ne va pas lui valider son année, bien sûr. En ce qui concerne les jeunes qui veulent partir à l’étranger, pourquoi ceux qui sont sortis du cursus lycéen ou universitaire ne bénéficieraient-ils pas d’aides ? Je voudrais qu’il y ait un équivalent d’Erasmus chez les jeunes qui ne sont pas étudiants.

Comment concrétiser cela ?

Par les réseaux. Il y a les directions départementales, les missions locales. L’important est de faire passer la loi. Il y a 4 millions d’euros à dépenser dans l’accompagnement éducatif. Les associations disposent de ce budget mais j’ai pu constater qu’il y avait un problème d’accompagnement des projets, qu’il faut résoudre. J’aimerais que cela devienne plus fonctionnel.

Votre dites que votre ministère a été sollicité pour le Plan banlieue mais concrètement, pour les années à venir, peut-on savoir ce qui est prévu dans le cadre de la jeunesse et des sports ?

Le CNDS dispose de 20 millions d’euros. Cette somme va aux quartiers dits sensibles et dans les banlieues. Nous construisons des équipements, des piscines, des terrains de jeux, des gymnases. Nous payons la formation des animateurs sportifs. J’ai envie de dire qu’il faut donner encore plus de moyens. Car pour moi, la richesse est là, dans le sport. Ces quartiers sont prioritaires, donc il faut leur accorder encore plus d’argent. Je dis aux fédérations de se développer dans les quartiers sensibles et d’aller chercher les jeunes dans les collèges et lycées pour se faire connaître.

Des jeunes s’inscrivent au STAPS, mais beaucoup, après cinq ans d’études, se retrouvent sans travail, faute de places disponibles. Que faire ?

Nous incitons les étudiants en STAPS à regarder les débouchés. Nous avons essayé de rouvrir le bout de l’entonnoir en leur proposant des alternatives, comme professeurs des écoles en sport dans le primaire, ou employés dans les conseils généraux.

Vous faites des propositions, mais le budget de l’Etat n’est pas extensible.

Nous disposons de 20 millions d’euros. Nous en avons dépensé 16, il en reste 4. Il y a également l’enveloppe du CNDS. Il faut être efficace et construire des équipements sportifs là où on en a le plus besoin.

Propos recueillis par la rédaction et retranscrits par Wellé Koné (avec la collaboration de Mehdi Meklat)

« Hé, Monsieur Laporte, Français et fier de l’être »


Bernard laporte au Bondy Blog
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Chou Sin

L’after de France-Tunisie dans le RER

Ça chambre à mort dans le train. Mehdi, grand vainqueur !

Il est 23 heures, le match est fini depuis un moment et les (bien plus de) 30 000 supporters tunisiens et franco-tunisiens ont déserté le stade. Les joueurs de Domenech ont montré qu’ils en avaient encore sous le crampon. Dans le RER vers Paris Gare du Nord, grand hub de distribution de voyageurs vers les banlieues, certains jouent les prolongations. Un match improvisé, pas des moins intéressants, opposent trois équipes : des filles déchaînées représente la Tunisie, un groupe de garçons supportent la France, et Mehdi, 8 ans, futur Bondy Blogueur, incarne à lui seul la France, Marseille et tous les moins de 10 ans.

On refait le match : l’hymne tunisien hurlé par les filles pro-Tunisie, le charismatique Mehdi en ténor de la Marseillaise, remixée par les sifflements des demoiselles. 23h35, première mi-temps. C’est la Tunisie qui commence, drible, rebond, « pancake » comme s’exclame un jeune homme et buuuuuuut ! « Vive la Tunisie ! On n’a pas gagné ce soir, mais nous ne sommes pas de mauvais perdants. C’était le match de l’amitié, on repart fiers, nous au moins. » « Nous au moins » ? Insinuerait-elle, la petite ado, que les Français sont de mauvais gagnants ? C’est Domenech qui va être content ! « Bien sûr, on reste fiers nous, c’est bien beau de gagner, les Français, mais faut faire jouer de vrais Français aussi. »

« Vrais Français » ? Benzema, ce n’est pas un Français, alors ? Je n’y comprends plus rien, je me demande à quel match j‘ai assisté ce soir : Tunisie, Algérie, Marseille, France, Maroc… Tout devient confus, tout se mélange. Mais c’est là que la France se réveille : un jeune homme se lève : « Je crois que l’on n’a pas regardé le même match. Thierry Henry, tu connais, non ? Ben si mes souvenirs sont bons il a marqué deux buts ce soir contre TON pays, si, si ! Figure-toi qu’il avait le maillot de l’équipe de France à ce moment-là, pire encore, je crois même qu’il est français. »

23h43, deuxième mi-temps. La Tunisie est à terre : deux buts dans le foie. Va-t-elle se relever ? Un troisième but vient s’ajouter aux deux autres, œuvre du petit Mehdi. Vas-y Mehdi : « C’est nous les Marseillais… Aller la France », jolie composition qui intrigue les demoiselles.

Tunisie : Mais tu es de quelle origine, petit ?

France : Je suis français et algérien !

Tunisie : Ahhhhhh, et si c’était un match Algérie-France, tu serais pour qui ?

France : « Ben pour la France ! Par contre si c’est contre la Turquie, je suis pour la Turquie (Mehdi, en ce moment, vit sa période turque). Mais d’après ce que j‘entends, on dirait que personne n‘a gagné mais que tout le monde a perdu ?

Les demoiselles, éblouies par un tel discours, déclarent forfait : « C’est vrai, tu as raison, tu es un vrai supporter, toi ! », s’exclament-elle. Ainsi s’achève la bataille, sur les paroles sages d’un enfant.

Zineb Mirad

Wellé Koné

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