Aubervilliers a perdu une de ses grandes figures le 1er mai, jour de la fête du travail. Tout un symbole pour Boualem Benkhelouf, ancien syndicaliste et maire-adjoint à la démocratie locale et à la politique de la ville depuis 2014. Touché par le Covid-19, il est décédé après plusieurs semaines passées en réanimation à l’hôpital Avicenne de Bobigny.

Une nouvelle qui a suscité l’émoi dans toute la commune séquano-dionysienne, bien au-delà de son camp politique. « Il est sur la ville depuis plus de 40 ans, souligne Martial Byl, directeur du service démocratie locale, qui a travaillé ces dernières années à ses côtés. C’est un militant associatif toujours impliqué sur des grandes causes, tout ce qui concerne les inégalités sociales ou la lutte contre le racisme. »

Personnage tout en rondeur, Boualem Benkhelouf se distinguait par son accent du sud-ouest reconnaissable entre mille. Affable et dégageant une certaine bonhomie, le Bordelais d’origine faisait preuve d’empathie, à en croire ceux qui l’ont connu. « C’était quelqu’un de toujours présent dans les quartiers, les événements, poursuit Martial Byl. Il était tout le temps joyeux, convivial, très à l’écoute, c’est pour ça que tout le monde en parle. »

Il avait le sens du partage et de la solidarité

Fatima Yaou milite à ses côtés depuis longtemps : « Il avait une relation extraordinaire avec tout le monde. » Même ton élogieux du côté de Sofienne Karroumi, lui aussi maire-adjoint ces dernières années : « Boualem était courageux, il avait le sens du partage et de la solidarité. Il défendait coûte que coûte ses convictions. »

Septuagénaire et père de 2 enfants, Boualem Benkhelouf vivait dans le quartier de la Maladrerie. « Auber » n’était pas sa terre natale : il a passé une grande partie de sa jeunesse à Bordeaux. Puis « sa famille originaire de Kabylie s’est installée à Bègles, où Il a vécu beaucoup d’injustices », raconte Fatima Yaou. Elle y décèle la source de sa veine militante et sa volonté de servir le bien commun : « C’est là qu’il y a eu le déclic. C’est un don aussi, quelque chose qui est en lui. Il ne supporte pas l’injustice. »

À peine arrivé dans le monde ouvrier, il s’implique dans le militantisme syndical à la CGT du bâtiment. « On ne peut pas parler de Boualem sans évoquer son passé de syndicaliste, ou il s’est investi vraiment de manière importante et acharnée pour la lutte des travailleurs, souligne Sofienne Karroumi. C’est à partir de là qu’a commencé son engagement pour les autres. »

Un engagement associatif pour l’égalité et contre le racisme

Après le syndicalisme, Boualem Benkhelouf a versé dans le militantisme associatif. Son combat : soutenir les plus fragiles et combattre le racisme et la discrimination. Il bat le pavé pour le MRAP, le Comité de vigilance logement, crée « La Médina »… Tout le monde a un souvenir d’un combat de Boualem, comme Fatima Yaou, elle aussi figure de la cité du Landy : « On a mené pendant plusieurs années un combat contre l’habitat insalubre et pour permettre que des familles soient relogées décemment. » 

Aux côtés de Mouloud Aounit et Fatima Yaou, entre autres, il co-fonde « 93 au cœur de la République », dont il prendra la présidence. L’association a pour but de promouvoir la représentativité des immigrés et la diversité dans la vie politique et sociale. En parallèle, il cultive son amour du combat sur les rings de boxe, qu’il fréquente depuis son jeune âge.

En politique, le Bordelais se rapproche du parti communiste puis s’en éloigne, en observant que « dans son camp comme ailleurs, les partis n’avaient pas assez pris en compte la diversité » (dixit Fatima Yaou).

La politique des valeurs, pas celle des postes

Finalement, il saute le pas en 2014. Un engagement tardif qui peut surprendre. Son compagnon de route, Sofienne Karroumi, fait les sous-titres : « Il s’est engagé en politique assez tardivement parce que pour lui, la politique avec un grand ‘p’, c’était la défense des gens qu’il avait autour de lui. Et ça se manifestait d’abord de manière syndicale et associative. » Un autre élu proche de Benkhelouf, Roland Cecotti, nuance : « Il s’est engagé en 2014 mais il a toujours été un militant politique. On ne fait pas de la politique qu’en étant élu. »

Il y a six ans, il se porte finalement candidat aux côtés du communiste Pascal Beaudet, dont il devient l’adjoint à la démocratie locale, à la vie des quartiers et à la politique de la ville. Des délégations qu’il conserve lorsque Meriem Derkaoui prend l’écharpe de maire, en 2016. Mais la greffe ne prend pas avec la nouvelle édile et il décide de soutenir, aux dernières municipales, la liste citoyenne de Sofienne Karroumi contre celle de la maire sortante.

Actif pendant la campagne, il a toutefois demandé à ne pas figurer sur la liste de l’Alternative citoyenne, du nom du mouvement co-fondé par son collègue élu. Pendant la campagne, il se sera retroussé les manches pour donner de la force à cette liste citoyenne, finalement arrivée deuxième devant celle du PCF – attrapant peut-être à cette occasion le Covid-19. Mais il aura insisté : pour lui, pas besoin de poste. Si Boualem Benkhelouf combattait, c’était pour les autres et pour ses valeurs.

Hervé HINOPAY

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