« Le corps traditionnel français. » Les mots ont un sens. Le « corps », c’est le sang. Ces mots, tenus par Gérard Longuet, président du groupe UMP du Sénat, mercredi dans l’émission « Questions d’info » sur LCP-France Info-AFP, sont ahurissants. Ils visent Malek Boutih, membre du PS et ancien président de SOS-Racisme, que l’Elysée souhaite nommer à la présidence de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), en remplacement de Louis Schweitzer.

Le sénateur de la Meuse estime que Malek Boutih « n’est pas le bon personnage » pour occuper ce poste. « Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l’accueil de tous nos compatriotes. (…) Schweitzer, c’est parfait. Un vieux protestant, la vieille bourgeoisie protestante, parfait », déclare-t-il. Certes, Gérard Longuet ne dit pas que le socialiste, fils d’immigrés algériens, n’appartient pas au corps traditionnel français, mais que sa nomination à la tête de la Halde heurterait ce même corps. Ses propos se veulent sûrement tactiques, mais la tactique n’autorise pas tout, n’excuse pas tout. En comparaison, les « Kärcher » et « racaille » de Nicolas Sarkozy en 2005, sont d’aimables pagnolades.

Ici, on atteint le sommet, ou le fond. On touche au concept, à l’idéologie. Or l’idéologie du sang, ou de la vieille souche, s’oppose à l’idéologie dans laquelle nous vivons, en France, en principe et par principe : celle de l’égalité de tous les citoyens, sans considération d’origine, de race ou de religion. Ne soyons pas naïfs, des Français se sentent aujourd’hui moins français que d’autres, se demandent s’ils le sont ou laissent à penser parfois qu’ils rejettent la France – de ce point de vue, la Marseillaise sifflée au Stade de France a sans doute causé plus de dégâts psychologiques que les émeutes de novembre 2005. Mais précisément, face à tous les malaises, face à toutes les dérives, il convient de rappeler avec force les principes de la citoyenneté et de l’appartenance à la France.

On aurait donc au moins deux sortes de Français, si l’on suit le raisonnement de Gérard Longuet : les « vrais » et les « moins vrais », les « tout à fait » et les « pas complètement ». Or la nation française reconnaît ses citoyens quelle que soit leur hémoglobine ou leurs croyances. C’est une phrase d’antidreyfusard qu’a prononcée le sénateur Longuet. Au XIXe siècle, le sentiment antisémite, fortement présent dans la hiérarchie militaire catholique, n’admettait pas qu’un juif pût être officier. Les malheurs du capitaine Dreyfus viennent de là. Aujourd’hui, certains ne conçoivent pas qu’un « Arabe » puisse être l’arbitre des discriminations.

Intéressant de constater que les attaques de ce genre visent souvent ceux qui donnent le plus de gages d’intégration ou d’assimilation. Plus laïc que Malek Boutih, tu meurs. Voilà un homme qui, non sans courage, a soulevé la question de l’insécurité et des incivilités dans les quartiers. Il n’a pas cherché à plaire à sa « communauté ». Il a parlé en individu libre. Et c’est ainsi qu’on le traite : non, Malik, ton origine ne te prédestine pas au poste de président de la Halde.

En 1947, dans un pays voisin, la Suisse, un fait similaire avait provoqué une réaction en chaîne, aboutissant à la création d’un nouveau canton (entité fédérale). Dans le canton de Berne d’alors, à forte majorité germanophone, la classe politique dominante avait refusé d’attribuer le « ministère » de l’instruction publique à un représentant de la partie francophone. « Cette fonction est trop importante pour être confiée à quelqu’un qui parle français », avait-on argué. Tollé, naissance d’un mouvement séparatiste, référendum d’autodétermination en 1974 : le canton du Jura, francophone, voyait le jour.

Sauf qu’en France, c’est moins simple. Nous ne sommes pas dans une logique de territoires, quand bien même une telle logique est à l’œuvre. Nous sommes tenus de vivre ensemble. Pas d’échappatoire séparatiste possible. Le communautarisme ? Chacun dans son cocon, halal pour les uns, laïc pour les autres ? Non merci.

La déclaration de Gérard Longuet dit l’urgence d’un candidat capable d’incarner l’unité nationale à la prochaine élection présidentielle. Elle relance les actions de Dominique de Villepin, qui cherche à se tailler un profil de cette sorte. Elle relance aussi les actions de la Halde, organisme plutôt ectoplasmique jusqu’ici. Elle relance enfin, et c’est un effet pervers, les actions de ceux qui font leur lait de la concurrence victimaire. Retrouvons vite la raison.

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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