EUROPÉENNE 2014.Saïd El Khadraoui est député européen du parti belge Socialistische Partij anders (Parti socialiste autrement) depuis onze ans. Investi en 2003, réélu en 2009, il brigue aujourd’hui un troisième mandat à Strasbourg. Portrait.

« J’avais dix-sept ans quand un parti d’extrême-droite a fait une percée énorme aux élections nationales en Belgique. Ça a été un électrochoc pour beaucoup de gens. Pour moi, c’était le moment de m’engager. » Assis au bar des fleurs, un espace agréable où chacun, au Parlement, vient prendre sa pause, Saïd El Khadraoui revient brièvement sur son parcours politique. Il décline son itinéraire sur un ton neutre, sans plus d’animation, comme peu habitué à ce genre d’entretien. En costume sans cravate, le candidat se montre bref et direct : cordial, disponible, mais moins soucieux de s’étaler sur son parcours que de retourner à sa dernière semaine de réunions. Ensuite, il pourra enfin se consacrer pleinement à sa campagne.

« Vue l’histoire de la social-démocratie, c’était une évidence pour moi d’essayer de faire quelque chose au Parti socialiste, même si mes parents n’étaient pas membres, et que je ne connaissais personne. » Inspiré entre autres par Jack Lang, Jacques Delors et Nelson Mandela, il se dit guidé par des « affinités de gauche et de progrès ». Après des études d’histoire contemporaine et un DEA en relations internationales, il réussit le concours du Ministère des Affaires Étrangères belge. Jeune diplomate pendant un an et demi, il est ensuite adjoint au maire de Louvain, plus jeune échevin de la ville. Député depuis 2003, réélu en 2009, il coordonne le groupe socialiste à la commission des transports. Il travaille également à la commission des affaires économiques et monétaires, pour la réglementation des banques. Aujourd’hui, à 39 ans, il présente sa troisième candidature au Parlement européen.

De père immigré marocain, ouvrier, et de mère flamande, cadre infirmière, il exprime ainsi sa vision de la diversité : « On observe chez beaucoup de gens un repli sur soi et un refus de la diversité. Pourtant c’est évident, il n’y a aucune autre issue que la mixité et le respect de l’autre. Il faut considérer la diversité comme un enrichissement plutôt qu’une faiblesse. » Selon lui, l’Europe n’est pas une abolition des identités, nationales ou autres. « On peut être fier d’une communauté, d’une ville, mais aussi d’être né dans une région, dans un pays, fier d’être européen. » Tempéré, souriant, il prône une Europe tolérante : « C’est une Europe non extrémiste, ouverte d’esprit et qui ne soit pas agressive vis-à-vis de l’extérieur. Nous ne voulons pas devenir une sorte de gendarme du monde. »

« Tous les Européens ne représenteront que 7% de la population mondiale » 

Membre du Parlement de Strasbourg depuis plus de dix ans, Saïd El Khadraoui est depuis longtemps au contact de l’international. Il voyage à Paris pour ses études, puis à New York comme diplomate. « J’ai aussi des attaches marocaines, je suis ce qui se passe là-bas », ajoute-t-il avec un léger accent flamand. Fort de sa connaissance de l’international, il analyse ainsi les répercussions politiques de l’identité européenne : « Un Polonais et un Espagnol ont certes un mode de vie différent, mais nous avons tous un passé en commun, et les valeurs que nous partageons ont une influence certaine sur la politique menée par nos pays ».

Pour lui, la politique de l’Union est cruciale : « Tous les Européens ne représenteront que 7% de la population mondiale. Si nous voulons garder une influence sur le traitement des grands sujets de demain (climat, migrations, économie), il faut s’exprimer en tant qu’Européens et avoir une position de plus en plus commune. »

« Ah ça sonne, je dois aller voter, vous m’attendez ? » Le vote fut bref. Vingt minutes plus tard, il revient au bar des fleurs et gobe une datte au passage, avant de reprendre. Derrière ses petites lunettes carrées, son regard est brillant d’espoir et de certitude sur l’Europe : « Vous savez c’est facile de critiquer l’Europe, mais sans elle, les choses seraient bien pires, elle est la seule à pouvoir nous donner les moyens d’un avenir meilleur. » Partisan d’une plus grande « européanisation de la politique nationale« , elle serait, pour lui, un véritable gage de transparence et de visibilité pour les citoyens européens : « Il faut aider les gens à comprendre les choix qu’ils peuvent faire, qu’ils comprennent que les élections européennes sont les plus importantes et que l’Europe choisit de plus en plus le cap que l’on prend » insiste-t-il.

« Aujourd’hui le projet européen est insuffisant, il faut redonner espoir aux gens »

Son empathie pour les « gens déçus« , « faibles qui ont souffert de l’austérité« , il ne la cache pas. « Avec la crise, les gens ont l’impression de payer pour les autres et c’est légitime. Et puis, l’Europe de l’austérité a obligé les États a réduire les investissements, sociaux notamment. Les personnes au chômage, plus vulnérables, sont les premières à en souffrir » constate-t-il, les mains accrochés à sa tablette. Il poursuit : « aujourd’hui le projet européen est insuffisant, il faut redonner espoir« .

Saïd, la force tranquille, ne connaît pas le fatalisme. Pour lui, l’Europe doit « changer de cap » et trancher pour une politique sociale et d’investissement de premier plan : « la libéralisation, c’est une méthode mais pas une fin en soi. L’Europe sociale n’est pas un concept vague, la cohésion sociale doit devenir la priorité numéro un de l’Union » scande-t-il. Pour assurer l’efficacité de cette politique, il prône une politique sociale contraignante vis-à-vis des États : « lorsque l’Union européenne demande des comptes aux États, elle devrait se fonder sur les résultats : chômage, pauvreté, éducation. » 

Pragmatique, il déplore une technocratie bruxelloise obsédée par les chiffres : « Depuis ces dernières années, on se focalise sur la réduction des déficits. Mais il faut regarder les résultats des politiques menées, non seulement de l’exercice budgétaire. Il ne s’agit pas de savoir si on a un déficit de 3,1 ou 2,9%. À l’avenir, pourquoi ne pas imposer aux États de payer des amendes lorsqu’ils ne parviennent pas à faire baisser le chômage et la pauvreté ? » suggère-t-il avec force.« C’est sur ces choses-là que l’État devrait avoir objectifs quantifiables et moyens de pression sur les États ». Les yeux rieurs, il conclut en bon idéaliste : « je veux améliorer le monde, faire en sorte que plus de gens soient plus heureux ». Et s’il n’était pas réélu ? « J’ai beaucoup d’expérience, je travaille beaucoup. Je chercherai autre chose » dit-il en riant.

Myriam Boukhobza et Louis Gohin

 

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