« Jean-Paul, si tu m’entends, je te propose un face-à-face. Où tu veux, quand tu veux », lance Eric Besson, hilare, à Jean-Paul Huchon, remonté. Tellement remonté, le président de la région Ile-de-France, qu’il ne reste pas. Il se barre fissa. « Je ne veux pas être sur la même scène qu’Eric Besson », déclare-t-il. On vous voit bouche-bée devant votre ordinateur : cet échange entre le ministre de l’identité nationale et l’élu socialiste est l’un des faits hauts en couleurs qui se sont déroulés hier en fin d’après-midi à Sciences-Po, rue Saint-Guillaume, à Paris. L’ambiance était surchauffée. Elle a failli exploser.

Reprenons du début. Comme il le fait de temps à autre, Richard Descoings, le maître des lieux, accueille des conférences. Celle d’hier avait pour thème la promotion de la diversité dans les entreprise, organisée par le Réseau égalité Ile-de-France. Ce qui devait arriver est arrivé : des élèves énervés, estampillés gauchistes, ont pris d’assaut le hall d’entrée. Et comme un CD en position « repeat », nos minots ont balancé leurs slogans : « Besson, démission. Besson, démission », simple, percutant ; « Un charter pour Besson, un charter pour Besson », incontournable par les temps qui courent ; « C’est pas les sans papiers, c’est pas les immigrés, c’est le gouvernement qui doit être expulsé », un peu plus compliqué mais si mélodieux.

Novembre 2009 sur des airs de Mai 68. Jeunesse remontée. « Bah, tout ça montre le niveau de la côte de popularité de Sarkozy », s’amuse un chef d’entreprise, cravate rose et mallette en cuir à la main, qui s’est mêlé discrètement au monôme. « Ça dure depuis 16h30 », constate une étudiante, ravie du chahut. « Besson, démission » qu’ils entonnent avec leurs grosses voix et en frappant des mains.

Descoings veille au grain. A l’entrée de son école, on se plaint : « Mais, M. Descoings, accourt une blonde, le bout du nez rougie par le froid, y a une centaine d’étudiants qui attendent pour rentrer, parce qu’ils n’ont pas leurs cartes. Ils ne peuvent pas aller en cours. On dirait que vous préférez laisser entrer des guignols pareil. » Non, ce ne sont pas des guignols, « mais des étudiants qui font une manifestation », rectifie le grand Richard, serein. Et la blonde de repartir, sans rien dire. Descoings précise : « En 2007, en une journée, on avait reçu tous les candidats à la présidentielle, dont Le Pen. » Il en a déjà vu d’autres, qu’il veut dire, le directeur ! Et si Le Pen a été reçu rue Saint-Guillaume, il n’y a pas de raison qu’on y refuse Besson.

Eric Besson n’est pas encore apparu dans l’amphi que son nom est hué, sifflé. Jean-Paul Huchon, lui, arrive. Le président de région se trace un chemin parmi les manifestants surexcités. On l’applaudit, il sourit. On le hue, il s’arrête et harangue un gamin : « Pourquoi tu hues, toi ? » Le mec ne répond pas. Huchon continue, tête levée, il est salué comme une rock-star. Il serre les mains qu’on lui tend. Et s’infiltre dans l’amphithéâtre réquisitionné pour la soirée.

On ne voit toujours pas la bobine de Besson. Excitation dans l’amphi. Les chiens de garde du ministre sont sur le qui-vive. « Quoi, il est déjà rentré ? » éructe un étudiant, banderole à la main. Oui, le discret ministre a emprunté une entrée dérobée. Mais il manque Fadela Amara ? La présence de la secrétaire d’Etat à la politique de la ville était pourtant annoncée. Elle aura eu un empêchement. Voilà, vous connaissez les préliminaires. Maintenant, le summum.

Eric Besson rejoint la scène et balance à la volée : « Jean Paul, si tu m’entends, je te propose un face-à-face. Où tu veux, quand tu veux. » Le ministre se croit revenu à l’époque des duels à l’épée. Badaboum ! Cinq élèves brandissent une banderole. Montent sur les tables. Entonnent la Marseillaise. « Aux aaaaarmes citoyennns…. », commencent-ils à rugir et à rougir. Et le lion Besson de les suivre, a capella, comme ça. Les autres, du coup, reprennent le couplet-refrain du titre phare, « Besson, démission ». Mais Besson continue, pour bien montrer que lui, la Marseillaise, il en connaît les paroles. Sur le bout des doigts. Les contestataires s’en vont, têtes baissées, leur coup de gueule passé. « Merci de m’avoir fait chanté l’hymne de mon pays », jubile le ministre.

On pensait que la fronde allait s’arrêter là. Mais elle reprend à l’extérieur. Des « houuus » en rafale, des « Besson démission », tout le répertoire y passe. « Ah, je crois avoir entendu Besson président », sourit, narquois, l’intéressé, à la tribune. Non, il a mal entendu.

A ce qui se veut un bon mot, les personnes présentes dans l’amphi, bien dressées, éclatent de rire, claquent des mains. Comme pour encourager le poulain ! Le ministre débute son discours sur une vague histoire de « Labels diversité ». Les autres, dehors, tonnent toujours. A l’intérieur, la scène se remplit d’« acteurs de la diversités », sous les applaudissements d’un public emballé. Pauvre France !

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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