Le point de rendez-vous du départ du cortège est la place de la République, à 13h30 ce mardi 3 mars. La colère et la drôlerie s’y mélangent, avec de nombreuses allusions à la menace épidémique : « Attention au coronavirus », « le virus c’est le LREM », « l’Elysée en quarantaine » ou encore des masques médicaux décorés d’une inscription « 49-3 ». Le cortège est organisé par corps de métier et par syndicats, parsemés de quelques gilets jaunes.

Quand l’actualité s’entremêle

Un temps étrange et changeant accueille les manifestants, moins nombreux que ce à quoi le mouvement de contestation de la réforme des retraites m’a habituée. Lassitude, coronavirus ou jour de semaine : je n’en saurai pas la raison. Ceux qui restent sont pourtant toujours aussi décidés. Je suis allée à leur rencontre.

Le premier s’appelle Olivier. Il a cinquante-deux ans, il est infirmier anesthésiste à l’hôpital Henri-Mondor à Créteil. « La problématique, elle reste la même : cette réforme-là, on n’en veut pas. A l’hôpital tout particulièrement. » Il m’explique qu’une grande partie du corps soignant se retrouve en situation d’invalidité avant la retraite en raison des conditions de travail difficiles, de la fatigue et du port de charges. Selon lui, une infirmière aurait une espérance de vie de dix ans de moins qu’une autre femme. « Tout ça n’est pas reconnu dans la réforme que le gouvernement nous propose, donc on la combat depuis le départ et ce n’est pas une
accélération à travers un 49-3, dans un contexte de crise sanitaire, qui va changer notre façon de voir
 ».

Le coronavirus ? « On espère que ce soit la goutte qui fasse déborder le vase. Quand on a aujourd’hui, sur la seule AP-HP, mille lits de fermés faute de personnel… » Ils sont peu nombreux en blouse blanche ce mardi. La faute au « service minimum » selon lui, qui les empêche de sortir en masse en manif’. « Quand on s’inscrit en tant que gréviste, on nous donne tout de suite une feuille pour exiger de nous qu’on reste au travail. On est des grévistes assignés, c’est comme ça qu’on appelle ça. Il n’y aura jamais dix milles infirmiers, aides-soignants et médecins dans la rue. Mais le gouvernement doit comprendre que la colère est profonde et qu’elle risque de lui péter à la gueule si il continue. »

Je lui demande s’il croit encore au retrait de la loi. « Bah oui, sinon on ne serait pas là. Si il y en a qui doivent arrêter, c’est le gouvernement, pas nous ». Il finit en me remerciant et ajoute : « Ayez un œil sur la santé, c’est au cœur du pacte républicain, c’est quelque chose qu’il faut défendre. »

Marianne, violoniste à l’opéra de Paris

Marianne est violoniste au sein de l’orchestre de l’opéra de Paris. Elle a 52 ans et vit à Paris. Elle est venue protester contre un gouvernement « complètement déconnecté ». Une habitude pour elle depuis le 5 décembre : « Il faut que tout le monde soit dans la rue donc on est là. A l’opéra, tous les corps de métiers sont mobilisés. On peut au moins dire bravo à Macron et à son gouvernement pour ça : ils ont réussi à unifier 70 corps de métiers et tous les syndicats. Bravo. Vraiment bravo. »

Des slogans nous interrompent quelques instants, on ne s’entend plus. Lorsque la discussion reprend, on parle de la suite et je lui pose la même question : pense-t-elle encore que cette mobilisation peut l’emporter ? Réponse déterminée : « Oui, ça va marcher. Là, c’est jusqu’au bout, jusqu’au bout ! Il faut que cette réforme soit retirée. Ça ne fonctionne pas ! Elle est où, la démocratie? Comment peut-on accepter ça en France ? Moi, je ne l’accepte pas. »

Jean-Yves, ingénieur à la retraite venu de Saint-Denis

Jean-Yves a soixante-douze ans. Lui aussi vient depuis le début des manifestations « Je crois que je n’en ai manqué aucune, raconte-t-il. Ce projet est inacceptable. Et le passage en force du gouvernement l’est encore plus. La seule solution, c’est de continuer à se battre par tous les moyens. » Venu de Saint-Denis, cet ingénieur à la retraite croit encore au retrait de la réforme. « Notre système est très performant et Macron veut le démolir, regrette-t-il. Ce n’est pas comme ça qu’on voit l’avenir, ce projet va dans le sens inverse de l’histoire. On va finir par l’emporter. Ça ne sera peut-être pas dans quelques jours, quelques semaines ou quelques mois. Mais on gagnera. »

Céline a quarante-sept ans et vient de Savigny-le-Temple. C’est « le déni de démocratie, le fait de vouloir tout casser » qui l’a amené ici aujourd’hui. Elle me dit fièrement n’avoir pratiquement manqué aucune manifestation du mouvement. Elle travaille à la Banque de France depuis 2006. « On a un régime spécial, explique-t-elle, mais ce n’est pas vraiment un régime spécial car il est aligné sur celui de la fonction publique. C’est juste que nous, on le finance nous-mêmes. Et pour le financer, ça fait vingt ans que nos salaires ne sont pas augmentés et là maintenant, on vient nous dire que nos retraites vont être dégueulasses. »

On est arrivés place de la Madeleine. Les haut-parleurs s’emballent et on fait quelques pas de côté pour prendre un peu de recul. « Ecoutez, moi, pour une manifestation un peu spontanée, parce qu’on n’a pas eu le temps de l’organiser, je trouve qu’il y avait beaucoup de monde, salue Céline. J’espère que ça va influencer les Français, qu’ils vont revenir en force au fur et à mesure et qu’on va réussir à venir à bout de cette réforme. »

Je les quitte à Madeleine, où le cortège s’est dissout et où la police a érigé des murs de fer pour empêcher tout départ en manifestation sauvage. Certains s’en vont d’ailleurs vers l’Assemblée nationale. Une femme hors d’elle se brise les cordes vocales à tenter de retenir ceux qui s’en vont. « On a rien obtenu, on ne peut pas partir comme ça ! » D’autres en profitent pour décorer la place de multiples slogans, pendant qu’une ambulance vient chercher un homme qui s’est évanoui.

Texte et photos : Coline BEGUET

 

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