6 421 802 personnes ont voté pour elle. 4ème candidate la plus plébiscitée après François Hollande (28,63%), Nicolas Sarkozy (27,18%) et l’abstention, Marine Le Pen a recueilli 17,9% des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle de 2012. Au delà d’un score 4 points supérieur à ce que prévoyaient les sondages du vendredi 20 avril qui la plaçaient aux coudes à coudes avec Jean-Luc Mélenchon, (11,10% des voix), beaucoup sont encore sous le choc d’un tel résultat.
Gisèle*, la cinquantaine, habite un quartier populaire à Valence. Elle et son fils restent sous le coup du score si élevé obtenu par Marine Le Pen. « Avec mon fils, on n’en revient pas ! Même dans certains quartiers, où vivent beaucoup de personnes issues de l’immigration, Marine Le Pen a beaucoup progressé. Ça veut dire que même parmi cette catégorie de population, certains votent pour elle ! On ne comprend pas et moi, je le sens très mal. Je pense que dans 5 ans, Marine Le Pen peut très bien devenir présidente de la République… » Un ressentiment dicté par la surprise et la déception de Gisèle de voir la candidate du Front National aussi bien placée dans la Drôme.

Marine Le Pen Présidente de la République, scénario impossible ? D’autres considèrent aussi cette hypothèse plausible. Lundi matin, un petit groupe de sympathisants de gauche commente les résultats lors d’une pause café. Résidant en Seine-Saint-Denis où Marine Le Pen a totalisé 13,55% des voix, ils ont la mine déconfite des mauvais jours. Caroline, la trentaine, redoute déjà le prochain quinquennat. « Là, les gens sont déçus par Sarkozy car non seulement ils ne les a pas sortis de la merde mais c’est encore plus dur qu’avant… En 2017, ils seront sûrement déçus par Hollande après l’usure de 5 ans de pouvoir… Qu’est-ce qu’il leur restera de nouveau à tester ? Marine Le Pen et dans 5 ans elle sera présidente ! ».

Deux copains parisiens, eux, ne croient pas du tout à cette hypothèse. « Marine Le Pen présidente ? Mais non… Ça n’arrivera jamais en France ! En 2017, elle pourra, au pire, accéder au 2nd tour… OK, ça c’est possible, mais elle ne passera pas. Trop de monde votera contre elle… » assure Christophe, catégorique. Marine Le Pen, première femme présidente de la République Française ? Politique fiction ? Gisèle, Caroline et d’autres y croient sans pour autant faire partie de ses fervents militants, bien au contraire. Ils la honnissent et la craignent d’où leur désarroi au lendemain de ce premier scrutin…

En 2007, son père, Jean-Marie Le Pen, le fondateur du parti, avait totalisé 3 834 530 suffrages, soit 10,44 % des voix. Force est de constater qu’en 5 ans, l’héritière de la dynastie a fait progresser le Front National de façon spectaculaire. Et si le patriarche était difficilement « dédiabolisable » avec ses dérapages verbaux sur la Shoah notamment, Marine Le Pen n’eut, elle, aucun mal à offrir une image moins scandaleuse, plus jeune, plus « girl next door » et décontractée, comme quand elle sourit et fanfaronne dans la Boîte à questions du Grand Journal sur Canal+ vêtue de son petit haut champêtre à manches courtes et frou-frou…

Car dans les médias aussi, sa présence fut « banalisée » plus que jamais. A titre d’exemple, le magazine économique Capital diffusé à une heure de grande écoute sur M6 en fit une de ses invités vedettes à l’instar de Nicolas Sarkozy, François Hollande et François Bayrou. Quant à l’UMP, en 2007, Nicolas Sarkozy avait siphonné une partie des voix de l’électorat frontiste. Ces dernières années, il a tout fait pour renouveler la manœuvre : discours de Grenoble en 2010 sur la sécurité, sorties verbales sur le lien entre immigration et délinquance, (notamment à travers la voix de Claude Guéant, sur les Roms ou les différences entre les civilisations pour ne citer que ces exemples). Cela a participé à normaliser des discours habituellement attribués au Front National.

A un leader rajeuni et dédiabolisé, un discours et une présence médiatique banalisés est venu s’ajouter un élément de poids qui n’existait ni en 2002, ni en 2007 : une grave crise économique et financière qui sévit depuis 2008, et, qui ne cesse de rebondir de l’Islande à la Grèce, de l’Espagne à bientôt la France ? En cette période où beaucoup de Français ont peur pour leur avenir et leur emploi, Marine Le Pen parle d’antimondialisme et de protectionnisme, fustige « le Système » qu’elle rend responsable de la situation et désigne l’UMPS comme les acteurs autant que les otages de ce « Système »…

Enfin en 2007, il n’y eut pas d’affaire aussi extraordinaire par son déroulement et sa violence que « L’affaire Merah ». « Marine Le Pen va connaître une très grande dynamique, maintenant. » prophétisait Florian Philippot, son directeur stratégique de campagne le 25 mars à Radio France, persuadé que les événements de Toulouse et Montauban permettraient aux thèmes chers au Front National comme l’insécurité et l’immigration ou encore la lutte contre l’islam radical en France de ressurgir sur le devant de la scène. Un mois plus tard, le 22 avril 2012, celle que Jean-Luc Mélenchon qualifiait de « semi-démente » représente désormais la troisième force politique du pays distançant 7 points derrière, l’autre Front, celui de la Gauche à la campagne pourtant si flamboyante et prometteuse.

D’ici le 6 mai prochain, les 6 421 802 voix acquises par la fille de Jean-Marie Le Pen vont être l’objet de toutes les convoitises de la part de Nicolas Sarkozy et de l’UMP. Aux législatives de juin 2012, le Front National risque de s’inviter une nouvelle fois dans les débats comme dans les urnes. Alors pourquoi pas plus fort et plus haut en 2017 ? Et si les inquiétudes de Gisèle, Caroline et les autres n’étaient pas infondées ou exagérées ? Et si le 7 mai 2017 Marine Le Pen devenait la Présidente de la République Française ?

Sandrine Dionys

*Prénoms modifiés

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