Le 14 janvier 2007, Porte de Versailles, Nicolas Sarkozy fait sont entrée en campagne. 80 minutes durant, le candidat de l’UMP s’exprime devant plus de 50 000 militants. Son discours, écrit par Henri Guaino, imprime les esprits. Sous la plume du futur conseiller du président défile une litanie de héros de l’Histoire de France : Jeanne D’Arc, De Gaulle, Hugo, Voltaire, Zola et même Jaurès. En jouant ainsi avec notre imaginaire historique, Guaino fait entrer  « Sarko l’américain » dans le roman national. Ce jour là, le candidat de l’UMP enfile pour la première fois le costume de président de la République qui jusqu’alors semblait trop grand pour lui. Nicolas Sarkozy a trouvé « un style, un ton, une musique ».

Le discours du Bourget sera peut-être pour François Hollande ce que le discours de Versailles a été pour Nicolas Sarkozy. Et pourtant, lorsqu’il monte sur scène, Hollande n’est toujours qu’un candidat parmi d’autres, « un candidat normal », pas encore le futur président. Les adhérents, qui sont plus de 20 000 à être venus l’applaudir, ne cachent pas leurs doutes. « Je n’attends rien de Hollande. De toute manière François Mitterrand nous a guéri de l’homme providentiel » soupire un vieux militant tandis que dans la foule, on murmure, « cette fois, c’est la victoire ou la mort …» Quentin, animateur fédéral des jeunes socialistes, résume le sentiment général : « La campagne a besoin d’un élan nouveau ». Une heure et 23 minutes plus tard, François Hollande semble enfin avoir trouvé cet élan, ce souffle qui lui manquait désespérément. Transcendé par l’enjeu, galvanisé par la foule, « le capitaine de pédalo » serait-il soudainement devenu un « capitaine de tempête » ? En tout cas, il a fixé un cap, révélant au passage un charisme insoupçonné chez lui.

Il s’est efforcé de  fendre l’armure, en évoquant son enfance en Normandie dans une famille conservatrice, et en se posant, comme Mitterrand et Chirac avant lui, en homme du terroir, en « élu de la France rurale ». Mais surtout, il a tenté avec un certain brio de se réapproprier les valeurs républicaines, le thème de la  laïcité, et l’idée de nation, qu’une partie de la gauche avait abandonnée à la droite et à l’extrême droite. François Hollande a ainsi martelé 30 fois le mot « République », près de 40 fois le mot « France ». Et ce n’était pas trop ! Faisant de l’égalité son maître-mot, il s’est adressé aux enfants d’immigrés pour leur demander « d’être fiers d’être Français parce que c’est le plus beau nom qu’on puisse donner à un citoyen du monde », et a appelé à une « France de la diversité, mais dans le respect de l’unité de la République. »

Le candidat de « la gauche molle » a aussi tenu a afficher une certaine fermeté, notamment face au système financier qu’il a désigné comme son véritable ennemi, « mon seul adversaire n’a ni nom, ni visage, ni parti, mais pourtant il gouverne : cet adversaire c’est le monde de la finance ! » Pour la première fois dans cette campagne, François Hollande n’a pas fait l’impasse sur la crise et sur l’Europe, égrenant même quelques propositions fortes : révision du traité européen, séparation entre banques d’affaires et banques de dépôt, suppression des stock-options, encadrement du prix de l’eau et des loyers, réduction de 30% des indemnités du président et des ministres, doublement du plafond du livret A…

Fermeté également en matière de sécurité. Tirant enfin les leçons du 21 avril, il a osé des phrases qu’on n’avait pas souvent entendu à gauche, mise à part dans la bouche de Jean Pierre Chevènement ou de Ségolène  Royal. « Pas plus que je n’accepte la délinquance financière, je ne tolère qu’un petit caïd avec sa bande mette une cité en coupe réglée et fasse vivre à ses habitants un enfer. Tous ceux qui ont pu croire que la loi ne les concernait pas, je les avertis : la  République vous rattrapera ! »

« La démocratie sera plus forte que les marchés, plus forte que l’argent. »

Enfin, celui que l’on  croyait résigné devant les forces supérieures du marché s’est même autorisé à avoir de l’ambition, à nous faire rêver, s’abandonnant à un lyrisme qu’on ne lui connaissait pas : « Le rêve français, c’est la confiance dans la démocratie, la démocratie qui sera plus forte que les marchés, plus forte que l’argent, plus forte que les croyances, plus forte que les religions ! Le rêve français, c’est l’achèvement de la promesse républicaine autour de l’école, de la laïcité, de la dignité humaine, de l’intérêt général. » Pas de doute, François Hollande a réussi son grand oral. Comme Nicolas Sarkozy en son temps, il a réalisé sa mue passant en l’espace d’un simple discours du statut de candidat à celui de présidentiable.

Mais il faut aussi se souvenir que du discours de Versailles, on avait surtout retenu cette formule du futur chef de l’Etat : « J’ai changé… J’ai changé parce que l’élection présidentielle est une épreuve à laquelle nul ne peut se soustraire… » Le changement a été de courte durée. Dès le soir de l’élection, lors de la fameuse nuit du Fouquet’s, l’espoir, pour ceux qui espéraient, a laissé place au désenchantement. Le slogan de François Hollande est « le changement, c’est maintenant ! » Espérons que sa métamorphose soit un peu moins éphémère que celle de Nicolas Sarkozy.

Alexandre Devecchio

Lire Hollande au Bourget : les coulisses du meeting

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