Il est 19 heures, je quitte mon bureau situé dans le 8e arrondissement de Paris, et je me presse pour rejoindre ma cité dortoir. Quotidiennement je côtoie deux mondes, la journée je fréquente des êtres assujettis à l’impôt sur la fortune et la nuit je dors parmi des êtres assujettis à la carte CMU. La journée, je fais semblant de faire partie de la caste des riches, et le soir je retrouve mon autre personnage, un mec de banlieue.

J’arrive sur le quai de la Gare du Nord afin de prendre la ligne D, pour regagner ma chère Ville. Comme d’habitude, le train a du retard, les gens sont impassibles, ils ne se lamentent pas, ils subissent les événements sans se plaindre. Ils sont fatigués par les autres soucis du quotidien, un train en retard n’est pas un problème, ils relativisent. A la différence de ceux de la ligne 9 qui dessert le 8e arrondissement de Paris, qui protestent dés lors que la rame n’est pas à l’heure, crient à l’incompétence des cheminots, débitent dans leurs bouches des stéréotypes sur les fonctionnaires. Je me demande combien parmi les passagers de la ligne 9 et de la ligne D iront voter dimanche 9 mars. Les habitants des quartiers seront-ils passifs où actifs, comme ceux de la ligne 9.

J’arrive enfin à Villiers-le-Bel, comme d’habitude les gens accourent pour prendre le bus, tellement rare à cette heure-ci. Lorsque je passe le tourniquet, je tombe nez à nez avec Didier Vaillant, le maire sortant (PS) de Villiers-le-Bel. Il me tend un tract accompagné d’un large sourire quoiqu’un peur timide, un peu gêné. J’ai cette drôle d’impression qu’il se force, il me fait penser à Lionel Jospin en campagne en 2002, une sensation de sévérité mais dés lors qu’on casse l’armure, un autre homme apparaît. Je décide de casser la carapace :

Vous la sentez comment cette élection ?

Une élection n’est jamais gagnée d’avance, je ne peux rien vous dire, on verra dimanche. On se bat en tous cas.

Avec l’impopularité de Sarkozy, c’est du pain béni ?

Vous croyez ! Détrompez-vous, il suffit qu’une ou deux voitures brûlent avant dimanche et on risque de perdre des voix.

Votre campagne est discrète…

Je fais une campagne de terrain, du porte-à-porte, de quartier en quartier, avec modestie et humilité, je ne fais pas de spectacle, et je ne promets pas monts et merveilles, je ne suis pas démago.

Face à vous, vous avez une liste d’union (droite et Modem), ils font une campagne de folie ?

Vous savez, le Modem est venu nous voir avant d’intégrer cette liste d’union, ils ont voulu nous imposer un chantage, mais je ne marche pas comme cela, pour moi la politique c’est noble. Vous savez, le Modem n’a pas de stratégie cohérente, rappelez-vous lors des élections présidentielles, Bayrou a indiqué qu’il était proche des idées de Strauss-Khan. Comment se fait-il donc que ce même Modem se soit allié avec Sylvie Noachovitch contre François Puponni soutenu pas Strauss-Khan, lors de l’élection législative partielle de décembre 2007 ? Et aujourd’hui, le Modem soutient encore la même candidate contre moi, une candidate qui avance masqué, puisque elle ne revendique pas son appartenance à l’UMP.

Le Maire interrompt l’entretien, il doit partir, j’ai senti un homme sincère, meurtri par les événements de Villiers-le-Bel et la tournure de la campagne, un homme en plein doute aussi, tranchant avec l’enthousiasme des militants autour de lui pleins. J’interpelle un des militants, Farid, j’essaye d’en savoir un peu plus sur cette drôle d’impression que me laisse le maire

« Tu sais, dit-il, Didier a été trahi par beaucoup de gens à Villiers-le-Bel : l’association des musulmans appelle à voter pour une personne (Sylvie Noachovitch, ndlr) qui a eu des propos pas très amènes sur les étrangers ; l’association des locataires des Carreaux appellent aussi à voter contre Didier, une cité qui a été rénovée grâce à son action. Tu vois plein de jeunes des quartiers qui ont trouvé un emploi grâce à la mairie et qui, aujourd’hui, mangent dans la main trompeuse de la candidate UMP, je suis super vénère et dégouté, les mecs du Modem qui sont avec elle, ils sont novices dans la politique, la plupart dont le chef de liste, ils votent depuis un an. Quand je pense que demain notre ville sera peut être gérée par une star de tv et des amateurs franchement, j’ai peur pour mes enfants. »

A l’heure ou tous les médias annoncent une victoire sans appel des socialistes dans la plupart des communes de France et la défaite cinglante de l’UMP, un village gaulois, à l’instar de celui d’Astérix et d’Obélix, risque de faire de la résistance et de basculer à droite après soixante ans de gestion socialiste.

Chaker Nouri

Chaker Nouri

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