Jeudi, 19 heures, rue Amelot au Cirque d’Hiver, la course aux retweets a commencé. Le meeting européen du PS ne commence qu’à 19h30 mais en face de l’entrée, des dizaines de personnes attendent déjà, un peu frénétiquement. A côté de moi, une jeune femme, la trentaine bien branchée avec son sac en cuir sur lequel je crois voir écrit « Escada » sort à son amie, une autre jeune femme sur le modèle dynamique-et-motivée – rouge à lèvres  et robe bien bleue à l’appui : «  Ah d’accord mais t’es déjà en repérage toi en fait ? » L’autre lui répond un demi-sourire aux lèvres : « Qu’est-ce que tu crois j’veux un boulot moi !  » Elle poursuit : « Au fait, on a toujours pas le programme pour ce soir ? » « Non je crois pas, ils ont dit de regarder souvent sur le site, je vérifie toutes les deux minutes, rien ! » Quelle ferveur.  Autour de moi, les discussions du style se multiplient. Les camions de chez Canal, LCP et BFM sont déjà garés derrière. Je vois défiler deux 508 et une BMW série 3,  sûrement les chauffeurs des mêmes qui s’apprêtent à nous dire que la pauvreté en Europe est inadmissible. Branchés à leur iPhone, certains portent le t-shirt «  choisir notre Europe ». Quelques passants s’arrêtent, curieux de voir autant de gens sérieux en costume-cravate devant un cirque. Les plus cyniques y verraient sûrement une triste métaphore.

A 19h25, une accréditation autour du cou, on peut entrer. Une chose est sûre, l’organisation ne fait pas défaut, tout est millimétré et certaines personnes à l’entrée sont particulièrement accueillantes. Je m’installe à côté d’une allemande, la quarantaine. Au-dessus de nous des ballons avec écrit, là encore « choisir notre Europe » ou bien « Martin Schulz, notre candidat ». Une musique entraînante résonne. Une de ces musiques qui donnent le sentiment de vivre un moment particulier, unique. Des vidéos pré-enregistrées défilent avant le début du meeting. Karine Gloanec Maurin nous regarde dans les yeux: « Citoyens, cultivez votre esprit européen ! » Des drapeaux français, portugais, espagnol, européens s’agitent en l’air dans les mains de l’assemblée. « Martin, président ! Martin, président ! » scande le public.

19h45, Guillaume Bachelay prend la parole. Derrière lui, sur un grand écran s’affiche le slogan « Mon candidat c’est Martin Schulz »  puis  un autre : « Imposons une nouvelle croissance ». Guillaume Bachelay donne un chiffre : « Nous sommes 1 600 ! » Il  parle d’une Europe de la jeunesse, d’une taxe sur les transactions financières… Il est vivement applaudit.  Et bien sûr, il adresse une pensée pour l’Ukraine. Il énumère la liste des personnalités présentes. Des applaudissements Je jette un coup d’œil à ma droite. Ma voisine allemande note consciencieusement  sur son ordinateur une traduction des propos d’introduction.

Le premier ministre tchèque prend la parole. Quelques mots en français, la suite en tchèque. Pour lui, « le problème est le capitalisme non régulé ». Stop au dumping social, pour un salaire minimum en Europe. Pervenche Bérès, députée européenne intervient après lui. « Les libertés économiques ne doivent pas l’emporter sur les droits sociaux (…) Il nous faut une Europe sociale (…) Je ne me résigne pas ! »  On mentionne le nom de Harlem Désir, toute une partie de la salle siffle.  La députée européenne termine son intervention en disant qu’elle voudrait « une Europe où chacun serait libre de vivre où il veut en Europe ! »

Après elle, Virginie Rozière prend la parole. Pas de grosses vagues, des applaudissements. A l’arrivée d’Elena Valenciano par contre, la tension monte. A droite de l’auditoire, un groupe d’espagnols tient une banderole : « L’austérité est aussi votre erreur ».  Elena Valenciano répond en espagnol : « C’est vrai, c’est vrai ». Une jeune femme du groupe crie, la représentante du Parti socialiste espagnol reprend : « On doit s’écouter les uns les autres, je vous écoute et vous m’écoutez aussi en retour ». Toujours est-il que non, on ne les laissera pas écouter le reste de l’intervention car le groupe est prié de sortir par les responsables de la sécurité. Elena Valenciano poursuit son discours. Elle parle de pays-cigales et de pays fourmis. Elle dit que oui, « il faut choisir notre Europe ».

Jean-Christophe Cambadélis prend ensuite la parole. On sent qu’il a revêtu l’éthos du premier secrétaire du PS qu’il est désormais. « David Cameron n’est pas du PPE mais c’est un peu tous les mêmes… » Je retiens surtout son : « Poutine, bas les pattes, devant l’Ukraine ! » Un tonnerre d’applaudissement. Il estime que « le traité de Maastricht a fixé au doigt mouillé le seuil des 3% de déficit  public » Il dit que ce n’est pas possible de s’y tenir dans une situation comme celle-ci. Alors pour lui, « il faut une nouvelle croissance ! » Il adresse un message à Martin Schulz : « Tu as l’Europe au cœur, tu seras le cœur de l’Europe demain ! » Je crois que c’en est trop pour ma voisine allemande, elle note compulsivement et moi j’ai presque la larme à l’œil. Trop d’amour.

Pour finir, Martin Schulz, tant attendu, prend la parole. « Martin président, Martin président ! » scande encore le public. Il se risque à une blague : « Un meeting en vacances de Pâques… Mais on s’en fout, on est là ! » La salle rie. Dans son discours, il parle de sa jeunesse à Bordeaux lorsqu’il avait 16 ans. Il parle d’une Europe de la jeunesse, d’une Europe plus sociale. « Nous ne laisserons aucun jeune sur le bord de la route ! » Il évoque les nationalismes et leur capacité à faire de l’Europe un bouc-émissaire… Je guette ma voisine, elle baille. Je crois que le discours commence vraiment à être long.  Enfin, à grand renfort de références aux « démons de la seconde guerre mondiale », Martin Schulz qualifie l’Europe de grand cadeau historique » qu’il faut défendre.  Son discours est terminé. La même musique entraînante revient, le candidat aux Européennes reçoit une douzaine de roses bien rouges, il a l’air fatigué mais heureux d’être là. Il serre des mains. Les journalistes de chez BFM et de LCP se pressent jusqu’au centre de la salle.

Pendant ce temps, un peu plus loin, vers la sortie, Christiane Taubira veut bien répondre à quelques questions . C’est elle qui a été la plus applaudie ce soir à son arrivée. Elle explique : « Moi je les connais les jeunes je les vois dans toutes les campagnes… Ces jeunes doivent mobiliser d’autres jeunes ! Il faut surtout qu’ils entendent ce qu’on leur dit. L’Europe ? C’est leur perspective, c’est leur horizon. S’ils veulent pas y croire, ils croient à quoi ? Ils ont quelle alternative ? Croire à l’Europe ce n’est pas renoncer à soi… (…) Et c’est cette génération qui peut, avec gourmandise, enthousiasme, avec allégresse  même je dirai, choisir de bâtir l’Europe ! Si elle ne choisit pas de bâtir l’Europe, elle subira l’Europe. »

Invitée pour le prochain Bondy Blog Café, elle réagit aux probables taux d’abstention colossaux dans le 93 : « Je fonctionne pas en pronostics, je fonctionne en mobilisation (…) Et il y a effectivement une très forte probabilité d’abstention » Pour elle on a du mal à voir « les enjeux qui sont derrière les élections européennes. » Mais elle conclut  en insistant : « L’Europe, c’est pas un machin, là , dans la stratosphère ! C’est le regroupement des pays (…) Donc il y a une lâcheté extraordinaire à accuser l’Europe et s’il y a des choses qui ne conviennent pas en Europe, et il y en a, il faut les changer, mais il faut simplement le courage politique de le faire ! » (…) Lorsque les politiques n’ont pas le courage de prendre des décisions, ce sont les administratifs qui le font à leur place  et il y une lâcheté supplémentaire de la part des politiques à venir accuser les administratifs ! »

Anne-Cécile Demulsant

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